Edito

Pour cette 5e édition de la Fabrique de l’Info, nous, les étudiants en master 2 de l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine, nous sommes emparés des problèmes de la censure, l’autocensure et la manipulation, vaste sujet au menu de la 3e édition des Tribunes de la Presse. Du 17 au 19 octobre, elle se déroulait à l’IJBA et au TNBA de Bordeaux. La manifestation était organisée par le Courrier International, au moment où sa rédaction était en grève pour protester contre un plan de licenciements initié par la direction. Malgré les difficultés internes, ses journalistes étaient présents pour animer ces débats, ateliers...

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En Syrie, les pigistes montent au front

 

Une patrouille de l'Armée Syrienne Libre dans le vieux souk d'Alep (Photo: Ammar Abd Rabbo/Abacapress.com)
Chez les journalistes aussi, la guerre a fait des victimes. Une centaine en deux ans. En première ligne, les "free-lance", ces journalistes indépendants précaires qui brisent le mythe du reporter de guerre.

 

Risques versus devoir d'informer, le conflit en Syrie fait débat. Chez RSF (Reporters sans frontières), si l’on déplore les conditions de travail des pigistes, pas question de parler de chair à canon. "On demande la protection des journalistes. Mais si des indépendants veulent y aller, on ne les en empêchera pas" affirme Christophe Deloire, directeur de l’ONG qui lutte pour la liberté de la presse. Il n’est pas seul dans son combat. De nombreux journalistes indépendants présents encore cette année en Syrie affirment s’y rendre de leur plein gré.

C'est le cas d'Ammar Abd Rabbo, photojournaliste. La dernière fois qu’il est allé à Alep, en juillet 2013, la quasi totalité des journalistes avait déjà quitté le pays. Lui pénétrait le territoire syrien pour la quatrième fois cette année. Ayant déjà travaillé pour des agences comme Sygma ou Sipa Press, il a choisi de couvrir le conflit en tant qu’indépendant. Lors des Tribunes de la presse, il a raconté en images la guerre qui fait rage dans le pays qui l’a vu naître. "En janvier, nous étions une cinquantaine de free-lance, rien qu’à Alep. Cet été, on les comptait sur les doigts d’une main".

Au mois de juin, les enlèvements de quatre journalistes français ont eu l’effet d’un électrochoc sur le terrain. Didier François, Edouard Elias, Nicolas Hénin et Pierre Torres ont été enlevés en l’espace de quelques jours. Pour lui, avec l’Irak, la guerre en Syrie est l’une des plus meurtrières pour les journalistes. Et pourtant, les images de la guerre continuent d’inonder nos écrans et remplir nos journaux. "La Syrie est devenue un territoire extrêmement dangereux. Les journalistes des grands quotidiens ne s’y risquent même plus", avoue Christophe Deloire. Si les rédactions ont décidé de ne plus envoyer leurs propres reporters sur le terrain, certains journalistes indépendants, eux, tentent le coup et restent.

Mais indépendant ne veut pas dire libre. "Pour un photographe comme moi, explique Ammar Abd Rabbo, partir sans commande, c’est une chance de pouvoir choisir ses sujets et ses angles. Mais pour un jeune pigiste dont personne ne connaît le nom ni le travail, c’est compliqué et dangereux". L’image romantique du reporter libre se ternit quand on cherche à percer dans le métier. Couvrir seul la guerre en Syrie, c’est dire adieu à toute garantie de publication et de rémunération. Ça veut aussi dire pas d’assurance, ni de fixeur pour obtenir les bons contacts sur place. "La réaction des journaux est assez hypocrite : elles font appel aux free-lance, pour ne pas avoir à assumer la responsabilité d’un enlèvement ou d’un journaliste tué", dénonce le photographe franco-syrien. Payés moins cher, les pigistes sont doublement victimes de cette nouvelle politique de couverture médiatique : nombreux sur le terrain, ils ont du mal à vendre leurs reportages et font baisser le prix de la pige, tout en risquant leur peau.

 

"Risquer sa vie pour des papiers à 200 euros"

Une situation anormale pour Ousmane Ndiaye, chef de rubrique Afrique au Courrier International. Parti durant huit mois lors du conflit au Mali en tant que free-lance, les rédactions sont selon lui les principales responsables de la précarité des journalistes indépendants. "Elles ne veulent pas endosser les risques, assène t-il. Il y a une sorte de désengagement". Un désengagement dont la conséquence directe est la prolifération des free-lance, "une tendance qui m'inquiète et me sidère". Les journalistes indépendants sont alors seuls au front, où ils ne sont « que des pions ».

Interchangeables en fonction des conflits et sans accompagnement, la précarisation de leur statut est révélée à la lumière de la dangerosité de la guerre. Ousmane Ndiaye se montre virulent : "Il y a une fragilité sécuritaire et économique. On envoie des journalistes risquer leur vie pour des papiers à 200 euros. C'est une faute éthique et morale". Face à des conditions difficiles communes aux free-lance, une réelle solidarité se développe entre eux. Ousmane Ndiaye témoigne du manque de matériel flagrant sur le terrain: "souvent, on s'échange les gilets pare-balle ou les casques". À sa façon, RSF donne un coup de main aux indépendants: casques, gilets pare-balle, stages à la frontière turque ou assurance spéciale pigistes... Pour les aider, plus que pour les dissuader.

Du côté des rédactions, l'argument des risques n'est pas le seul avancé pour justifier l'appel à des pigistes. Pour les chaînes de télévisions, elle résulte en partie de choix économiques liés à l'envoi trop coûteux d'une équipe. Mais en presse écrite, Ousmane Ndiaye ne cache pas son incompréhension. "Je pense que cela vient de la rencontre entre contraintes économiques et désengagement ». Il note aussi le cynisme certain de plusieurs rédactions, dont la vision du terrain semble éloignée des réalités auxquelles sont confrontés les journalistes indépendants. Francesca Borri en témoigne dans sa lettre publiée sur le site de Columbia Journalism Review, et traduite en août 2013 par le Nouvel Observateur. La pigiste italienne révèle ainsi ce courriel envoyé par son rédacteur en chef, croyant qu’elle avait été kidnappée: « Si tu trouvais une connexion, pourrais-tu tweeter ta captivité ?"

D’autres essaient de se donner bonne conscience. Du moins sur le papier. Ce fut le cas d'Edith Bouvier. La journaliste pigiste pour Le Figaro et blessée en février 2012 à Homs reçoit une promesse d'embauche de la part du quotidien à son retour. Doit-on alors être pris en otage ou blessé en Syrie pour être embauché ? Apparemment, cela ne suffit même pas. Le journal n'honorera pas sa promesse. Pensant bien faire, il lui proposera néanmoins... des piges. Sous couvert de bonnes intentions, le Sunday Times quant à lui annonce en janvier 2013 ne plus accepter d'images de Syrie provenant de photographes indépendants, afin de leur éviter de prendre des risques inconsidérés.

Pour RSF, les rédactions prennent le problème à l’envers : "On est confronté au problème de l’indépendance de l’information: si aucun journaliste ne peut pénétrer le territoire, il y a un risque d’instrumentalisation de la presse. Heureusement que des pigistes et des amateurs sont encore là pour informer". Sur ce point, le chef de rubrique Afrique de Courrier international rejoint Christophe Deloire : "Les empêcher de partir n'est pas la réponse. La présence des journalistes dans un conflit est un enjeu démocratique". Pour Ousmane Ndiaye, la décision de l'hebdomadaire britannique représente ainsi le comble de l’hypocrisie :"Si elles avaient autant le souci du risque, les rédactions devraient faire en sorte que les freelance partent dans de bonnes conditions".

 

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