Football et journalisme : les liaisons dangereuses

 

Avènement des attachés de presse, discours uniformisés, starification et sommes colossales pour les droits télés. Les relations entre les acteurs du monde du football et ceux qui le couvrent se complexifient.

 

L'info a fait jaser. Cet été, l'Olympique de Marseille a décidé de coucher sur un règlement des mesures bafouant la liberté de la presse et l'indépendance des journalistes. Et pourtant, ces mesures ont été prises par Thierry Muratelle, auparavant à La Provence et depuis peu au service de l'OM. « En tant que journaliste, je suis totalement contre ces pratiques. Le plus insupportable c'est que quelqu'un surveille l'interview ! », s'emporte Clément Chaillou, pigiste au Parisien et à So Foot. Et le club bucco-rhodanien est loin d'être une exception. Un exemple avec l'émission Cash Investigation sur France 2 diffusée le 11 septembre 2013. (à 5 min 48), où il est impossible pour le journaliste de parler du contrat d'Eliaquim Mangala, un joueur français du FC Porto. Toujours cette idée de contrôler l'information. Une pratique pas encore complètement généralisée. Interrogé sur ce phénomène, l'attaché de presse de l'AS Nancy-Lorraine (ASNL), Emmanuel Lafrogne, tend à prouver le contraire : « Quand c'est une grande interview qui va paraître de l'entraîneur ou d'un joueur dans l'Est Républicain, ils le font en tête-à-tête sans que ce soit un problème. » A l'ASNL, il n'y a même aucun contrôle sur la parole donnée. « Hormis l'année dernière, où on a eu un problème avec un journaliste de L'É quipe qui a modifié des propos tenus en conférence de presse, on a une relation de confiance avec les personnes qui couvrent l'actualité du club, admet-il.Si un joueur fait une déclaration contre le club à un journaliste et qu'il la publie, on ne va pas lui bloquer l'accès au club. On laisse les joueurs complètement libres, il n'y a aucun contrôle. »

 

LES JOUEURS LISENT LA PRESSE

Tout de même, aujourd'hui, pour contacter un joueur de foot, et même plus largement un sportif quelle que soit la discipline, il est de plus en plus rare de l'appeler personnellement pour réaliser une interview. « Pour les grands clubs, il faut toujours passer par l'attaché de presse, rappelle Clément Chaillou. C'est désormais le fonctionnement. » D'une part, car passer outre l'attaché de presse peut « griller » le journaliste à l'avenir. Et, d'autre part, car il n'y a aucune certitude que le joueur accepte de transgresser ce code de conduite érigé par son club. Dès lors, quand la parole tend à s'uniformiser, le travail d'information journalistique peut se compliquer.

Et si jamais un article vire à la critique, la dimension de confiance peut s'arrêter nette. Sigamaray Diarra, footballeur à l'AC Ajaccio, l'admet à France Football : « Les papiers foot de L'É quipe comptent dans la reconnaissance dans laquelle on aspire. Et évidemment on appréhende un mauvais papier. » Même son de cloche du côté de David Ducourtioux, joueur de Valenciennes : « Le danger c'est que l'appréciation médiatique prenne plus d'importance que celle de l'entraîneur. D'autant que certains papiers peuvent être aussi ravageurs qu'une vanne de Pierre Menès (journaliste à Canal Plus). » Il y a donc des têtes d'affiche. Des journalistes, à la voix et à la plume qui portent. Au risque de compliquer le travail d'un des leurs, victime de la gouaille de ses confrères ? Oui, selon Clément Chaillou : « Il y a un risque d'assimilation du journaliste aux ''animateurs'', Pierre Ménès ou Daniel Riolo, de la part du grand public et des joueurs, cela peut compliquer la tâche de tous leurs confrères. »

 

PAS D'AUTOCENSURE, MAIS UN TON MOINS LIBRE

La solution est-elle alors de céder à la tentation des sirènes de la communication et de l'autocensure pour préserver le sport qu'on couvre ? Pour Didier Roustan, journaliste à L'Équipe et chroniqueur sur L'Équipe 21, la qualité de la parole s'est réduite : « Je trouve qu'il y a une moins grande liberté de ton, notamment chez les chaînes qui ont les droits télés. Les enjeux sont tels que c'est quasi impossible sur TF1 de dire que l'équipe de France joue affreusement mal alors que moi, dans les années 80, j'en ai commenté quelques-uns et il n'y avait pas de malaise pour dire que le jeu était mauvais. » Clément Chaillou confirme cette idée : « Il  y a une forme d'autocensure. Si tu veux pas te griller tu es obligé d'être nuancé, tu peux pas t'acharner auprès d'un joueur ou un club. » A l'inverse, du côté de Canal Plus, on veut prouver le contraire. Eric Besnard, directeur du football de la chaîne cryptée, confie : « Même du temps où Canal était actionnaire du Paris Saint-Germain (1991-2006), nous étions parfois la chaîne la plus critique à l'égard du PSG. A l'heure d'Internet et des réseaux sociaux, nous ne pouvons plus être à la remorque d'informations parfois ''dérangeantes'' pour le milieu du football. Les buzz et polémiques nés de certains de nos reportages au Canal Football Club ou à Enquêtes de foot, aujourd'hui, le prouvent. »

 

TESTAMENT JOURNALISTIQUE

Alimenter une machine avec une actualité continue faite de langue de bois, qui ne vit que pour le buzz, la phrase choc au détriment du fond, pour certains c'en était trop. C'est le cas d'Imanol Corcostegui, ancien responsable du site Rue89 Sport, dans son testament au journalisme sportif publié le 8 octobre 2013. Alors qu'il vient d'apprendre que son contrat ne sera pas renouvelé, il s'exprime sur l'état de son métier. Ses mots sont durs : « Les médias pourraient bousculer ce petit monde un peu plus fort. C'est comme si personne n'avait vraiment envie de salir l'objet qui passionne et qui nourrit. » Et d'ajouter : « La communication est de plus en plus fade. "La star, c'est l'équipe", on l'entend même en cinquième division. » Franck Dumas, alors entraîneur de Caen, assurait que « la presse [était] en train de tuer son métier » et rêvait de réserver toutes ses interviews au site officiel du club. Un journalisme autour du football qui tend donc à faire de la complaisance, qui peine à se sortir de son petit confort, à se renouveler. Et dont les quelques ''stars'' peuvent nuire aux 3135 confrères qui couvrent ce sport. Pour faire face à cela, l'idée est peut-être de chercher de nouvelles idées afin d'outrepasser les nouveaux codes. Trouver des formats pour éviter « de tourner en rond » comme le reconnaît Emmanuel Lafrogne, l'attaché de presse de Nancy.

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L'exemple italien : Paolo Condò, journaliste à la Gazzeta Dello Sport

Je peux témoigner que le consentement de l'entreprise est depuis longtemps nécessaire pour procéder à une interview, à moins que le prestige de l'intervieweur et l'interviewé est si élevé qu'elle oblige le club, à contrecœur, à renoncer à ce droit. Je suis ami depuis de nombreuses années de Roberto Mancini, Capello, Ancelotti, Allegri et d’autres entraîneurs aujourd’hui très importants. J’ai fait leur connaissance et sympathisé avec eux du temps où ils étaient joueurs. Ils ne me refusent jamais (ou presque) une interview, mais à la fin ils me demandent d'appeler l’attaché de presse pour l’avertir. Et cela semble acceptable, parce qu'il est normal que les clubs ne découvrent pas l’entretien le lendemain en ouvrant le journal. En ce qui concerne la présence de l'attaché de presse, ça m'est arrivé à la fin de la période pendant laquelle je travaillais en Italie, dans une interview avec Vialli (un autre grand ami). Compte tenu nos relations, J’ai considéré la présence de l’attaché de presse comme un grave manque de délicatesse envers nous, parce qu’il supposait le fait que je pouvais inventer les réponses, ou que Vialli pouvait dire du mal sur le club. Comme je  travaille désormais surtout à l’étranger, je ne peux pas dire si c'est maintenant la norme, mais je le crains."

 

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