Guerre au Mali : l'information sous pression

 

Informer sur un conflit est difficile. Lorsque l'armée engagée et les journalistes partagent la même nationalité, les obstacles se multiplient. Pressions, autocensure : le conflit malien est un cas d'école.

 

En relatant une mésentente entre soldats français et burkinabés, Ousmane Ndiaye, correspondant de guerre pour Le Monde, s'est attiré les foudres de l’officier de communication posté à Tombouctou. Accusé de « saper le moral des troupes », le reporter est tenu à l'écart des opérations françaises dans la ville. Symbolique d'une armée qui a pour objectif de soigner son image afin que l'intervention reste justifiée aux yeux de l'opinion publique.

Au début du conflit, Reporters sans frontières s'était ému de la mise à l'écart de la plupart des journalistes. Seuls quelques-uns étaient embarqués avec les troupes. Pierre Bayle, directeur de la communication de l'armée (DICod) le justifie par « une priorité donnée à l'acheminement des troupes. L'armée n'est pas une agence de voyage. »

Dans l'article L'emprise de la communication de guerre, l'universitaire Michel Mathien explique que « les modalités de fonctionnement des médias […] ont accentué l'importance de la communication officielle et celle des acteurs présents sur le terrain ». Olivier Santicchi, grand reporter à TF1, s'en plaint : «  Les officiers de communication sont là pour nous casser les pieds. Ils cherchent à aiguiller les propos des personnes présentés, à vérifier leur bonne tenue, qu'ils restent dans leur domaine d'attribution. » Des jeunes officiers sous contrat « qui ont tout à perdre » : à la première bourde, leur engagement pourrait ne pas être renouvelé. « Ils sont plus royalistes que le roi », renchérit-il. 

Des soldats fatigués, torse nu sont autant d'images proscrites par la communication. Ousmane Ndiaye, également correspondant pour TV5, confirme : « Durant Serval, les officiers de communication nous disaient comment prendre nos plans ».

 

DES PRESSIONS TOUS AZIMUTS SUR LE TERRAIN

Si le travail des journalistes déplaît, le risque de perdre la confiance des militaires est grand. Une liste noire existe-t-elle ? Pas officiellement, mais tous les journalistes n'ont pas la possibilité de partir en immersion avec les unités. La communication de l'armée le justifie par des critères de diversité des médias, une bonne condition physique. Des conditions opaques pour certains envoyés spéciaux. Ousmane Ndiaye confie « ne jamais les avoir comprises ». D'autres croient en une black list. Depuis la diffusion de armée française : où va l'argent ?, Jean-Baptiste Rivoire, rédacteur en chef adjoint du magazine TV Spécial Investigation, affirme ne plus pouvoir travailler avec l'armée. Vincent Floreani, directeur adjoint de la communication du Ministère des Affaires étrangères se veut plus nuancé : « il n'existe pas de liste noire au quai d'Orsay, seulement des relations de confiances construites sur la durée ».

Certains journalistes font le choix de plus de libertés, en refusant l'embedding ou journalisme embarqué. « Un travail d'enquête est impossible dans le giron de l'armée. », selon Ousmane Ndiaye. Ils n'échappent pas à l'emprise de la communication. Se déplacer dans un pays en guerre relève du défi. C'est un dédale administratif : à chaque check-point, une nouvelle autorisation est nécessaire. « Il faut parer à toutes les éventualités en collectionnant les autorisations administratives, sinon, tous les prétextes sont bons pour expulser le journaliste des zones de combat. », ajoute Ousmane Ndiaye. Correspondante pour l'AFP et l'Express, Dorothée Thiénot, expulsée de Gao en avril 2013, en a fait les frais .

Les militaires rejettent la faute sur les forces maliennes accusées de « bloquer les routes ». Pour progresser rapidement, une seule solution s'offre aux journalistes : avancer avec l'armée française.

L'argument sécuritaire s'il s'avère justifiable constitue aussi un outil de pression. « Avec AQMI, les journalistes sont devenus des cibles, il n'est plus possible de passer d'un camp à l'autre », argue le Général Barrera, commandant de l'opération Serval. Et de poursuivre : «  Les journalistes sont libres mais doivent nous avertir de ce qu'ils font. La liberté de la presse oui, mais un chef militaire a un devoir de protection. ». Une façon de renvoyer les journalistes au risque d'être pris en otage. Ousmane Ndiaye y voit quant à lui « une infantilisation et un prétexte pour empêcher un accès libre aux zones tenues par les djihadistes ».

Un constat que Michel Mathien établissait déjà à propos de la première guerre du Golfe : « La tentation est de contrôler l'information des médias en émettant des recommandations allant dans le sens de la responsabilisation, favorisant l'autocensure. » Grand reporter de guerre à TF1, Patricia Allémonière évoque un tournant similaire d'« une communication spontanée à une communication maîtrisée ».

 

« DES ENGUEULADES DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES »

Les pressions vont parfois plus loin. Suite à l'interview d'un colonel de Serval sur un audit de l'armée malienne, Ousmane Ndiaye en a fait l'expérience. Après la publication de l'entretien dans le journal Le Monde, l'officier se rétracte : il envoie un communiqué à l'Agence France Presse (AFP) dans lequel il nie avoir été interrogé. La rédaction en chef du Monde reçoit un appel d'un chargé de communication dénonçant les méthodes de travail du correspondant, et l'enjoignant de rompre sa collaboration avec lui. Face aux preuves audios, l'armée fait finalement machine arrière.

Des pressions émanant du sommet de l'État ? Olivier Santicchi avoue ne pas être au courant : « Si de telles pratiques existent, elles touchent le haut de la hiérarchie, et sont justifiées auprès de nous par des changements d'angles ou des impératifs financiers ». Patricia Allémonière, elle, n'y croit pas.

Du côté du Ministère des Affaires étrangères, Vincent Floreani, porte-parole adjoint, reconnaît des appels aux rédactions « pour demander des éclaircissements, des explications sur des articles jugés inexacts ou pour démentir des informations ». Moins nuancé, un haut responsable de la communication militaire évoque sans ambage « des engueulades du Quai d'Orsay » auprès des rédactions.

À la nécessité d'informer se heurte les impératifs des militaires. « Pour l'armée, les reporters français font partie de la mission, ils doivent être de leur côté. », regrette Ousmane Ndiaye. Et d'ajouter : « En réalité, il ne faut pas avoir de parti pris ». À l'inverse, le général Barrera considère que « sur un théâtre d'opération, tout le monde est forcément impliqué. Il n'y a pas d'un côté les bleus, de l'autre les rouges avec les journalistes neutres au milieu. »

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