Juppé - Feltesse : l'illusion d'un duel médiatique

 

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Dans cinq mois, Alain Juppé tentera de briguer un quatrième mandat consécutif à Bordeaux. Face à lui, le président de la Communauté Urbaine de Bordeaux, Vincent Feltesse, fait figure d'unique opposant dans les médias locaux. Surfant sur une vague ascendante et sondages ultra-favorables, Juppé est un insubmersible laissant présager une élection jouée d’avance. Alors, Juppé forcément ?

 

“On va faire croire au téléspectateur qu'il reste du suspense. On jouera le jeu jusqu'au bout.” Cinq mois avant l'élection municipale, cette phrase de Philippe Chollet, rédacteur en chef de la locale de Bordeaux à France 3 Aquitaine, surprend. Alain Juppé a-t-il déjà gagné l'élection avant le vote ? Rien n'est moins sûr. La politique n’est pas une science exacte. Alain Juppé l'a d'ailleurs appris à ses dépends. Lors des législatives de 2007, dans une circonscription taillée sur-mesure par Jacques Chaban-Delmas pour un candidat de droite, Juppé s’était incliné face à Michelle Delaunay malgré 4 000 votes d'avance au soir du premier tour. Avant de démissionner du ministère de l’écologie. “Il sait tirer les leçons de ses échecs en politique. Il prend Vincent Feltesse au sérieux même s'il sait qu'il a une marge de sérénité”, estime Claudia Courtois, correspondante du journal Le Monde à Bordeaux.

Une marge de sécurité renforcée par la différence d’envergure. L’un est connu sur plan national et international quand le second n’a qu’un ancrage local. “Juppé est un personnage connu et écouté au niveau national. Mais peut-on gagner une élection locale avec un traitement médiatique national supérieur à son adversaire ? s’interroge-t-elle. J'en doute.”

 

L’IMPRESSION NATIONALE D’UNE ÉLECTION JOUÉE D’AVANCE

A chaque élection municipale, les médias nationaux passent toujours par la case Bordeaux. Et toujours par le prisme Juppé. Gilles Savary en 1995 puis en 2001, Jacques Respaud lors de l'élection partielle en 2006, Alain Rousset en 2008 ou Vincent Feltesse aujourd'hui ont souffert et souffrent d’un manque de visibilité médiatique dans l’hexagone. “Les médias nationaux donnent l'impression d'une élection gagnée d'avance et font de Bordeaux un bastion de droite où les scores seraient staliniens. Certes, Juppé a été élu à chaque fois au premier tour, mais il n'a jamais fait 70% … C'est pas Chaban”, estime Pierre Garrat, journaliste à Sud-Ouest et auteur d’un mémoire sur Vincent Feltesse. Laurent Lastate, journaliste à France 3 Pau, a suivi la municipale bordelaise de 2008 et complète : “Cette année-là, les médias nationaux ne s'intéressaient qu'à Juppé. Est-ce qu'il allait perdre ? Etait-ce la fin de sa carrière politique ? Ils allaient interviewer ses proches. Ils ne faisaient pas ça avec Rousset.”

Juppé plébiscité par la presse nationale est-il aussi le grand vainqueur dans la presse locale ? En 1995, alors ministre des affaires étrangères sous le gouvernement Balladur, l’homme se présente pour la première fois aux municipales à Bordeaux. Chaban se retire et la voie est quasi toute tracée. Jacques Valade, son seul concurrent à droite, semble peu intéresser les médias locaux, Sud-Ouest et France 3 en particulier. A cette occasion, Pierre Carles réalise un documentaire diffusé sur Arte : « Juppé, forcément ». Le but : mettre en relief la fabrique d'un élu par les médias. Le film fait alors l'effet d'une bombe dans le microcosme girondin. Et ravive encore les tensions vingt ans plus tard. “J'ai rarement vu quelque chose d'aussi malhonnête que ce documentaire. C'est de l'anti-journalisme, s'indigne Alain Ribet, ancien journaliste à Sud-Ouest et aujourd'hui rédacteur en chef du mensuel Objectif Aquitaine. Pierre Carles ne connaissait pas le dossier, il s'est appuyé sur des ragots. Il a laissé tourner sa caméra en me disant que c'était en "off “ et il a tout de même diffusé cela. C'est un tissu de malhonnêteté”, renchérit-il. Yves Harté, directeur adjoint de Sud-Ouest, abonde dans le même sens. "Carles s'est livré à des falsifications et des oublis. Je lui ai expliqué que si Juppé apparaissait plus que les autres dans le quotidien, c'est qu'on le voyait dans la partie nationale pour son travail de ministre et dans la partie locale pour sa campagne. Mais cela, il ne le dit pas dans le documentaire." La version de Pierre Carles diffère largement : "Je voulais montrer comment la presse locale a fait la propagande de Juppé en 1995. Ce qui les fascinait, c'était qu'un politique d’une envergure nationale s'intéresse à leur ville. Ce complexe d'infériorité provincial m'étonnait."

Alors, les médias ont-ils réellement fait l'élection de Juppé en 1995 et les fois suivantes ? "En tout cas, s'ils ne disent pas pour qui voter, les médias découragent de voter pour certains. Déjà, affirmer qu'il y a des grands et des petits candidats montre bien que certains sont dignes de la fonction et pas d'autres", explique Pierre Carles. D’après lui, les médias ont une propension à légitimer un match unique entre deux candidats, entre deux partis laissant sur le bord de la route médiatique d’autres candidats appartenant à des partis moins structurés. Le politologue Jean Petaux parle de "dramaturgie de campagne" pour qualifier ce duel. De manière que le lecteur, et a fortiori l'électeur, ne puisse retenir que ces deux possibilités et pas une autre. "Est-ce une tromperie morale ?", interroge-t-il ironiquement.

 

" LE MAIRE SORTANT PART TOUJOURS AVEC TROIS LONGUEURS D’AVANCE "

Aujourd’hui, le contexte bordelais est un exemple de bipartisme électoral. Alain Juppé, maire sortant et Vincent Feltesse, président de la Communauté Urbaine de Bordeaux, font tout deux l’actualité de par leurs fonctions. Ils éclipsent en grande partie le reste des protagonistes, incapables d'exister au milieu de ces deux poids lourds.

Pourtant, comme le souligne Pierre Garrat, "Vincent Feltesse souffre encore d'un manque de notoriété par rapport à Juppé. C'est normal, ils n'ont pas la même carrière politique. Mais la notoriété n'est pas une condition sine qua none pour être élu. Le nombre de voix à aller chercher pour gagner n'est pas si grand, et correspond à des électeurs plutôt de sensibilité de gauche". Rappelons que lors de l'élection présidentielle, les bordelais avaient majoritairement voté pour François Hollande, à 57%, montrant que l'électorat bordelais s'est gauchisé. Mais la présidentielle et la municipale sont des élections aux enjeux différents. Et Alain Juppé peut se permettre de faire parler son bilan. "Dans une élection municipale, le maire sortant part toujours avec trois longueurs d'avance. C'est évident. Cette prime au sortant existe et elle est considérable, estime Alain Ribet. Cela ne veut pas dire que la presse locale est plus complaisante avec Juppé qu'elle ne l'est avec Feltesse." Pour sa part, Jean Petaux estime que "dans les médias locaux, il n'y a aucune différence de traitement visible en faveur de l'un ou l'autre des candidats." Une vision partagée par l'ensemble des journalistes et spécialistes interrogés.

Mais, à y regarder de plus près, dans ce match qui s'amorce, Juppé n'a-t-il pas déjà l'avantage ? Le Canard enchaîné a révélé le 16 octobre dernier que Sud-Ouest avait habilement dissimulé la Une du 28 septembre 2003 parmi celles exposées lors de la première Journée portes ouvertes de son histoire, le 28 septembre dernier. La raison ? Ce jour là, Juppé était à la veille de sa condamnation dans l’affaire des emplois fictifs de la Mairie de Paris. “Sud-Ouest, qui n'hésitait pas à parler vérité en brandissant la trombine du futur condamné, a plus de mal aujourd'hui avec le maire redevenu son ami", détaille le journal satirique. En réponse, Patrick Venries, directeur de Sud-Ouest, s’est défendu de toute partialité : “J’ai pris seul, en conscience, la décision de ne pas afficher cette Une. (…) En effet, eu égard aux différentes sensibilités d’opinion de nos visiteurs, je n’ai pas souhaité que son affichage puisse être interprété comme un parti pris de notre journal.“

Toujours est-il qu’en vingt ans de présence sur Bordeaux, Alain Juppé a crée de nombreux liens avec la presse et les journalistes. Peut-on alors parler de proximité entre lui et les journalistes girondins ? "On peut dire qu'il y a des liens de copinage qui se créent avec certains politiques, admet Laurent Lataste. C'est normal si on veut avoir des infos. Il faut être proche des politiques sans toutefois perdre sa liberté de ton et tomber dans la promiscuité. Mais j'ai suivi Juppé durant quinze ans et ce n'est pas un ami. C'est le personnage qui est comme ça, il faut se lever tôt pour être le copain de Juppé. Tout le monde vous le dira." La journaliste Claudia Courtois, qui connaît bien l'ancien Premier ministre, confirme cette vision mais affirme que "Juppé n'hésite pas à confier quelques "off" qu'il juge utiles aux journalistes qu'il juge de confiance."

" LES MÉDIAS NE FONT PAS L’ÉLECTION "

Alors quelle influence sur les électeurs faut-il attribuer aux médias sur le résultat d'une élection locale ? "Les médias ne font pas l'élection, souligne d'emblée Vincent Goulet, sociologue à l’Université de Lorraine. C'est un mythe auquel aiment croire les journalistes. Rappelez-vous l'exemple du traité constitutionnel de 2005. Tous en faisaient l'apologie et les Français l'ont rejeté majoritairement. Quand une personne a une conviction politique, peu importe ce que peut dire un média, cela ne le fera pas changer d'avis", précise l'universitaire auteur de l’ouvrage Médias et classes populaires : Les usages ordinaires des informations. A l’inverse, Alain Ribet affirme que certains journaux militants peuvent avoir une réelle influence sur l’élection : "A la Dépêche du Midi, j’ai vu comment le journal détenu par la famille Baylet se mettait en ordre de marche pour faire élire un candidat au lieu d’un autre. Mais avec la multiplication des sources d’information, on ne peut pas faire gober n’importe quoi au lecteur."

Mais pour Vincent Goulet, "ce ne sont plus forcément les médias qui ont un intérêt dans l'élection, mais les milieux économiques." Il ajoute : "Dans les années 70, les liens entre Sud-Ouest et Chaban étaient très forts. A cette époque, il se peut qu'il y ait eu une complaisance dans le traitement médiatique. Mais à partir de 1995, si Alain Juppé s'est retrouvé si vite en haut de l'affiche médiatique, c'est surtout parce que les entrepreneurs et la Chambre de Commerce et d'Industrie y voyaient leur intérêt." Pierre Carles affirme qu'en 1995, le patron de Sud-Ouest et homme d'affaires, Jean-François Lemoine, voyait également dans son intérêt l'élection de Juppé. "Mais aujourd'hui, les médias se fichent de qui va gagner : Juppé ou Feltesse, c'est bonnet-blanc et blanc-bonnet. Leurs programmes se ressemblent et on essaie de nous faire croire qu'ils sont différents." Vincent Goulet confirme : "Ces deux là sont des associés-rivaux." Il poursuit : "Le manque de pluralisme de la presse locale fait qu'on aseptise le débat politique. On est à la recherche de la petite phrase qui fera le "buzz" plutôt qu’un débat sur des questions de fond. Sud-Ouest, France 3, France Bleu ou Aqui.fr n'offrent pas des points de vue si différents que cela." Il n'est pas le seul à déplorer la situation monopolistique du quotidien et des autres médias girondins : "Le débat politique gagnerait en valeur avec plus de concurrence", conclut Vincent Goulet.

Toutefois, la campagne des municipales n’en est qu’à ses prémices : "on est dans les tours de chauffe", rappelle Jean Petaux. Si l’égalité de traitement médiatique sera respectée comme la loi l’impose, les journalistes et politologues sont unanimes : la campagne est maquillée en duel, où seuls les grands sont invités et où la presse anticipe les destins des uns et des autres : "Juppé a une marge sur cette élection. S'il est sérieux, il repassera. La question est de savoir s'il aura besoin ou non d'un second tour. Par contre, Feltesse a beaucoup plus de chances pour 2020, surtout si Juppé se sent un destin supérieur pour 2017", conclut Philippe Chollet. Dans le traitement médiatique comme en politique, tout est question de calcul.

Pour aller plus loin :

- Que sont devenues nos campagnes électorales ? L'éclairage par la succession de Jacques Chaban Delmas en 1995, Christiane Restier-Melleray, Presses Universitaires de Bordeaux

Médias et classes populaires : Les usages ordinaires des informations, Vincent Goulet, INA éditions, septembre 2010.

 

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