L’affaire Mediator : le serment hypocrite du journalisme santé

 
En 2010, le scandale du Mediator éclate. Les journalistes épinglent les instances publiques et le laboratoire Servier. En presse écrite, dans les radios et télévisions, des journalistes santé traitent au quotidien des sujets médicaux. Pourtant, eux n’ont rien vu venir. Nous nous sommes posées la question : pourquoi?
 

 

L'affaire Mediator en quelques dates

1976 : les laboratoires Servier commercialisent le Mediator, un antidiabétique.
1997 : la revue Prescrire est la première à critiquer l'efficacité du médicament et à s'interroger sur les risques cardiovasculaires.
2007 : Irène Frachon, pneumologue, alerte les autorités sanitaires des risques de problèmes cardiaques, liés à la prise du Mediator.
2009 : l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé (AFSSAPS) retire le médicament. 300 000 personnes sont alors traitées par le Mediator. 7 millions de boîtes ont été vendues depuis sa commercialisation représentant un chiffre d’affaires de 300 millions d’euros.
Mai 2010 : Irène Frachon publie Mediator, 150 mg : combien de morts ? Le scandale éclate quelques mois plus tard.
Novembre 2010 : le chiffre de 500 morts est confirmé officiellement par la Caisse nationale de l'assurance maladie (CNAM).
2012-2013 : procès de Jacques Servier
2013 : mise en examen de l’Agence du Médicament.

 

L’affaire Mediator a été un échec pour le journalisme”. Alors que nous l’interrogions dans le cadre des Tribunes de la presse, Vincent Nouzille, journaliste et écrivain, nous interpelle sur ce dossier médiatique. Un échec ? Il nous semblait pourtant que les médias avaient couvert l’affaire de long en large, jusqu’à saturation. Intriguées, nous avons décidé de revenir sur le traitement du dossier Mediator dans les médias français et de prendre le pouls du journalisme santé.

 

“Il fallait mettre les mains dans le cambouis”

Remontons les archives. Avant le déferlement médiatique, seule une revue spécialisée, Prescrire, s’était interrogée dès 1997 sur les dangers liés à une utilisation détournée du médicament. Malgré des articles d’analyse pointue alertant sur les risques encourus par les patients, l’information sera oubliée du reste du monde médiatique pendant plus de 10 ans.

 Nos recherches se poursuivent et un article du Figaro attire notre attention. Il est daté du 13 octobre 2010 et affirme qu’une étude de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie (CNAM) chiffre à au moins 500 le nombre de décès dus au Mediator. Cet article étant le déclencheur du scandale sur la place publique, nous décidons d’appeler Anne Jouan, son auteur.Lorsque j’ai reçu le livre d’Irène Frachon en mai 2010, j’ai tout de suite pensé qu’il y avait quelque chose à creuser et j’ai commencé à enquêter de mon côté. En septembre, je me suis procurée l’étude sur le nombre de morts”, explique la journaliste.

 “Dès le lendemain de la parution, on s’est pris en pleine figure les démentis de la CNAM, de l’Afssaps et de Servier. Les autres médias ont repris bille en tête les communiqués officiels qui démentaient l’information duFigaro,alors qu’il existait bien un rapport qui confirmait noir sur blanc nos affirmations. Le site Arrêt sur Images avait en revanche pigé le coup des communiqués ”, poursuit Anne Jouan.

Le même jour à midi, j’ai eu la numéro deux de l’Afssaps au téléphone qui m’a affirmé qu’il n’existait pas d’étude. Je lui ai dit : “Vous vous foutez de ma gueule? Vous l’avez reçu ce rapport, il est sur votre bureau depuis le 28 septembre !

Deux jours plus tard, Le Figaro maintient son information dans un second article. Il faudra attendre un mois et demi - et un remaniement ministériel - pour que la fameuse étude de la CNAM soit rendue publique et que la véracité des faits avancés par Le Figaro soit confirmée.

Comment les journalistes santé ont-ils pu passer à côté d’un tel scandale ?

Florence Rosier, journaliste collaboratrice au Monde pour le cahier Sciences & Médecine, s’interroge : “Il n’y a pas eu une prise de conscience générale suffisante à ce sujet, il y a eu un retard et les journalistes ont sans doute une part de responsabilité.

Le constat d’Anne Jouan, lui, est révélateur/sans appel :“Les règles du jeu ont été distribuées à tous les journalistes, spécialisés et généralistes. Le livre d’Irène Frachon est passé entre les mains de toutes les rédactions. Le sujet était encore en friche, et les autres journalistes n’ont pas assez cherché l’information. Parce qu’à la base, l’affaire Mediator, c’est de la pharmacologie, c’est hyper ténu, le sujet est particulièrement complexe. Il fallait mettre les mains dans le cambouis et ça en a dégoûté plus d’un ”.

Corinne Lalo, journaliste santé à TF1 et auteur du Livre noir du médicament, abonde également dans ce sens. “Pour une affaire comme celle-là, il faut retourner à la source. J’ai du étudier les molécules, leur dessin, leur construction, pour pouvoir m’y référer dans mon enquête”.

Les journalistes spécialisés, parfois issus des filières médicales ou pharmaceutiques, seraient-ils plus armés pour traiter rapidement et exhaustivement des informations complexes ? Pas si sûr…

Les gens qui travaillent depuis longtemps en rubrique santé sont trop proches des laboratoires pour la plupart, raconte Corinne Lalo. Ils perdent leur sens critique. Quand un scandale éclate, ce ne sont jamais les spécialistes qui les sortent”. Selon elle, ce manque de recul ne date pas de l’affaire Mediator.Quand l’affaire du sang contaminé a éclaté, c’est le service d’information générale qui a sorti l’affaire”.

 

Des conflits d’intérêts à peine voilés

Des journalistes “trop proches” des laboratoires ? Au cours de notre enquête, nous découvrons que certains effectuent des “ménages”, des prestations rémunérées par des industries pharmaceutiques. Une pratique pointée du doigt dès 2009 par Nolwenn Le Blevennec, journaliste  à Rue89.

Il y a une dizaine d’années, alors qu’il était chroniqueur sur France Info, Michel Cymes animait des congrès pour des industriels. De son côté, Alain Ducardonnet, "monsieur santé” à TF1/LCI, intervient dans des formations mises en place par les laboratoires.

Les journalistes qui font des ménages avec les laboratoires sont nombreux, c’est une pratique courante”, déplore vivement Anne Jouan. Elle ajoute : “Je pense qu’on ne peut pas être rubricard de quelque chose et percevoir de l’argent de ce quelque chose. Quelle crédibilité peut-on avoir quand on fait ça ?

L’affaire Mediator révèle l’opacité des liens entre médecins, laboratoires et instances de santé. Le journalisme médical est-il épargné ?

En 2011, une journaliste de la presse spécialisée, Virginie Bagouet, dénonce la censure dont elle aurait fait l’objet au sein de la rédaction d’Impact Médecine. “Les articles faisant la promotion des produits Servier étaient envoyés pour relecture et modifiés par les équipes du laboratoire”, témoigne-t-elle lors de son audition devant le Sénat en mai 2011. Au moment de l’affaire Mediator, ces pratiques auraient déjà été en place au sein de la rédaction.“Nous n’avons publié qu’un seul article sur l’affaire du Mediator [...] Les informations ont été données dans l’article final, mais les parties les plus gênantes sur la stratégie de Servier pour cacher ce qu’était réellement le médicament ont été supprimées”, poursuit-elle.

Pourquoi une telle allégeance aux laboratoires ? “Il y a des contingences dans la presse professionnelle à cause des revenus publicitaires essentiellement issus des laboratoires pharmaceutiques, explique Paul Benkimoun, journaliste santé au Monde depuis 1999, auparavant passé par la presse spécialisée. Lorsque je travaillais à Impact Santé Quotidien, un laboratoire a coupé tous les budgets publicitaires à cause d’un article qui lui avait déplu”, ajoute le journaliste.

Une dépendance financière accrue par la crise de la presse, et qui peut devenir une pression insupportable pour certains titres économiquement fragiles. “Ces pressions existent malheureusement partout à partir du moment où vous avez un pouvoir économique, justifie Anne Prigent, ex-rédactrice en chef d’Impact Médecine, aujourd’hui pigiste au Figaro. Plus on va mal, plus on est sensible aux pressions”. Le titre disparaîtra d’ailleurs fin 2012 après une liquidation judiciaire.

 

La presse généraliste n’est pas épargnée

La presse spécialisée n’évoquerait pas de sujets polémiques en raison de la pression financière exercée par les laboratoires. Quel rôle, alors, ont joué les journalistes santé de la presse généraliste?

Bien que le pouvoir financier de l’industrie pharmaceutique soit moins important que dans la presse spécialisée, au sein des grandes rédactions aussi, les pressions existent. “Les labos ne veulent pas répondre, ou ils répondent n’importe quoi. Et puis, quand ça ne leur plaît pas, ils mettent fin à l’interview, explique Corinne Lalo, journaliste santé à TF1. Par exemple, je trouvais intéressant de savoir que la Belgique n’avait jamais autorisé le Mediator. Quand j’ai interrogé le groupe Servier là-dessus, la porte-parole a coupé net l’interview”.

Si la censure par l’industrie n’a rien d’étonnant, elle peut aussi s’exercer à l’intérieur des rédactions. “A TF1, il est arrivé qu’un sujet me soit destitué pour qu’un autre journaliste s’en occupe, regrette Corinne Lalo. Nous sommes plusieurs à la rubrique santé, et nous n’avons pas tous la même façon de voir les choses.

De son côté, Anne Jouan tempère :“J’ai toujours pu  faire tous mes papiers, il n’y a eu aucune censure de la part de ma hiérarchie, alors même que le frère d’Etienne Mougeotte (Dominique Mougeotte, ndlr) était directeur financier chez Servier”. La rédaction a aussi protégé ses journalistes d’autres formes d’intimidations. Lors de la publication d’articles incriminant le laboratoire Servier, Anne Jouan se souvient du soutien dont les journalistes ont fait l’objet : “la rédaction ne nous a pas parlé de tous les coups de fil qu’elle a reçu, et heureusement d’ailleurs.

 

Les journalistes doivent jouer collectif

Au cours de nos entretiens avec les journalistes médicaux, la revue spécialisée Prescrire apparaît à chaque fois comme une source fiable. Ses atouts ? Une indépendance financière, puisque les seuls revenus proviennent des abonnements, et une indépendance intellectuelle. “Nos rédacteurs signent un engagement d’absence de conflit d’intérêt et chaque article est rédigé collectivement, indique Pierre Chirac, vice-président de la revue. D’ailleurs, c’est ce travail collectif qui garantie l’indépendance du contenu éditorial”.

Malgré la qualité de Prescrire, il aura fallu des années avant que le Mediator ne soit retiré du marché. Ce qui interpelle Anne Jouan. “Quel est l’intérêt d’avoir raison si le public n’est pas informé ? La documentation que fournit Prescrire est indispensable. Elle est issue d’un travail extrêmement dense et pertinent, mais la revue est destinée à un public de professionnels. On ne fait pas le même boulot. Pour ce qui est des implications d’un médicament avec le monde politique, les magouilles ou les enquêtes judiciaires, là c’est le domaine de la presse généraliste. Le scandale du Mediator prouve à quel point les journalistes ont besoin de travailler main dans la main avec les revues spécialisées.

L’affaire Mediator a impulsé de nombreux changements au sein des institutions sanitaires. Mais qu’en est-il pour la presse ? Quelles leçons aura-t-elle retenu du scandale ? L’affaire aura eu le mérite de créer une certaine solidarité entre les journalistes. Lorsque Yann Philippin, son confrère de Libération, s’est retrouvé à la barre face à Servier, Anne Jouan a assisté au procès.Il y avait quelque chose de très fort et de symbolique, car d’autres journalistes de Marianne et du Nouvel Obs étaient venus le soutenir. Une solidarité s’est créée entre nous. Grâce à Servier, oui, grâce à Servier on est devenu amis. Il a donc eu ce pouvoir magique et génial de rapprocher Libé et Le Figaro”.

 

Des journalistes approchés dès le berceaux ?

Que les jeunes journalistes intéressés par les questions de santé se rassurent, leurs ambitions pourront être portées par des bourses et des prix… financés par l’industrie médicale et pharmaceutique.


Les firmes tiennent à se faire connaître des futurs journalistes. Depuis quatre ans, le laboratoire Novartis est à l’initiative du prix “Santé et citoyenneté”, qui récompense les meilleurs projets de webdocumentaires de la part d’étudiants d’écoles reconnues par la profession. En jeu, 12 000 euros de bourses et dotations, pour les lauréats mais aussi leur école.

Si certains établissements présentent des élèves depuis la première édition, d’autres, dont l’IJBA, ne sont pas coutumiers, ce qui n’empêche pas le laboratoire de les relancer par mail à de nombreuses reprises. Dans un courrier daté du 13 octobre 2013, on peut lire, en gras “Les membres du jury regrettent de n’avoir jamais eu de dossier de candidats venant de votre école et souhaitent comprendre les raisons de ce désintérêt de la part de vos étudiants : est-ce la thématique santé/citoyenneté qui ne les intéresse pas - ou le format web-documentaire qui ne retient pas leur attention ?

A aucun moment il n’est question de l’implication financière d’un groupe pharmaceutique dans des travaux journalistiques concernant le domaine de la santé. Marina Rosoff, secrétaire générale du Prix, se défend de tout risque de conflit d’intérêt. “Je ne vois pas où est le problème. Recevoir un prix de Novartis alors que l’on est étudiant ne veut pas dire que l’on n’aura pas d’esprit critique plus tard. Le laboratoire finance car il fallait bien des sous. Mais le concours s'appelle Prix santé et citoyenneté, et pas Prix Novartis.

La citoyenneté mise à l’honneur par un laboratoire par ailleurs épinglé encore récemment dans plusieurs scandales (" Nouveaux scandales dans les médicaments ", " Les Etats-Unis poursuivent Novartis pour corruption ") : en somme, un programme totalement altruiste ? Un mode de communication comme un autre ?

Pour Novartis, s’intéresser au journalisme n’est pas un non-sens, poursuit Marina Rosoff. Ils ont intérêt d’entretenir de bonnes relations avec la presse, d’entretenir un dialogue. D’ailleurs, nous avons parlé du projet à l’AJMED (association des journalistes médicaux grand public), qui a été emballée et nous a suivi.

Dans le jury, composé essentiellement de journalistes santé de grands titres français, pas d’inquiétude non plus concernant un éventuel mélange des genres. "Nous sommes essentiellement des journalistes indépendants qui participent à ce concours de manière bénévole. Les candidats traitent de sujets de société, Novartis n'intervient quasiment pas”, tient à préciser l’un des membres.

Cette année, les étudiants en école de journalisme auront également l'occasion de présenter un tout nouveau concours, le Prix Media du Dispositif Médical, organisé par le SNITEM, le syndicat national de l'industrie des technologies médicales. Le Prix – 5000 euros pour les journalistes professionnels et 2500 euros pour les étudiants – récompense les meilleurs travaux de presse écrite, radio et télévision traitant de la technologie médicale selon l’angle, au choix, de “l’apport patient”, “l’utilisation du produit”, “les entreprises qui s’investissent au service de la santé” ou encore “la valorisation de l’innovation”.

Le jury est composé de professionnels des médias, écoles de journalisme, mais aussi de la communication, de l’industrie ou de la recherche. On y retrouve de nouveau l’AJMED, représentée par sa présidente, Agnès Duperrin.

Du côté des écoles, à une semaine de la clôture des participations, les candidats ne se bousculent pas. “Je n’ai pour l’instant reçu aucun dossier d’étudiant, indique Jacqueline Papet, membre du jury dans la catégorie école de Journalisme. Les élèves se demandent peut-être si ce concours est une action marketing ou de communication, il y a toujours des doutes en ce qui concerne la santé”.

La motivation de sa participation ? L’importance de faire connaître la technologie médicale, “habituellement peu traitée par les médias”. Mais Jacqueline Papet reconnaît avoir fait “très attention à l’endroit où [elle] mettai[t] les pieds. Ce que j’ai vu du concours jusqu’à maintenant ne me paraît pas scandaleux, même si tous les évènements de ce genre sont évidemment une histoire de communication.

 

Archives