Edito

Pour cette 5e édition de la Fabrique de l’Info, nous, les étudiants en master 2 de l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine, nous sommes emparés des problèmes de la censure, l’autocensure et la manipulation, vaste sujet au menu de la 3e édition des Tribunes de la Presse. Du 17 au 19 octobre, elle se déroulait à l’IJBA et au TNBA de Bordeaux. La manifestation était organisée par le Courrier International, au moment où sa rédaction était en grève pour protester contre un plan de licenciements initié par la direction. Malgré les difficultés internes, ses journalistes étaient présents pour animer ces débats, ateliers...

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Roi d'Espagne : la fin d'un tabou médiatique ?

 

 

 "Pas touche à la famille royale" : durant des années, les médias espagnols ont appliqué cette règle implicite relevant quasiment de l’autocensure. Aujourd’hui, le silence médiatique qui entourait la monarchie semble enfin se briser. Décryptage.
 

Il y a eu les parties de chasse à l’éléphant de Juan Carlos, au cours de luxueux safaris, très mal perçues dans une Espagne frappée par la crise. Mais aussi l’accident du petit fils du roi, qui s’est tiré une balle dans le pied alors qu’il n’avait pas l’âge légal pour porter une arme. Sans oublier les rumeurs d’infidélités du souverain, et surtout, l’affaire Nóos, une enquête visant le gendre de Juan Carlos, Iñaki Urdangarin, pour détournement de fonds, et dans laquelle l’infante Cristina, mise en examen début avril 2013, serait également mêlée. Autant de scandales et de polémiques qui ont contribué depuis deux ans à ternir l’image de la monarchie espagnole, autrefois populaire. 

 

 

Le gendre du roi Juan Carlos, Iñaki Urdangarin, a fait l’objet de nombreuses caricatures depuis sa mise en examen pour corruption (photo : Flickr – CC)

 

D’un point de vue médiatique, c’est aussi une nouvelle donne qui s’est installée: très peu critique envers la famille royale jusqu’alors, la presse a largement couvert toutes ces affaires et a enchaîné les révélations. "Avant, les journaux s’intéressaient assez peu à la famille royale", raconte Mathieu de Taillac, journaliste français en Espagne correspondant du Figaro et de Radio France. "Ils en parlaient soit de manière complaisante, soit sous l’angle de la « prensa rosa », c'est-à-dire la presse people. Il y avait en tout cas très peu de critiques. Le tabou a été sauté avec les soupçons de corruption portant sur Urdangarin. Depuis, le roi lui-même a été mis sous le feu des critiques, tout est passé à la loupe. Les parties de chasse, la possibilité d’avoir une maîtresse… je pense qu’il y a quelques années, ce genre d’info n’aurait pas été publié dans des journaux sérieux ou de référence".

 

Un roi intouchable

Depuis la mort de Franco, les médias espagnols n’avaient en effet jamais osé s’en prendre à Juan Carlos, eu égard aux services qu’il avait rendu à la fin de la dictature. "C’est une figure qui a toujours été respectée, et dont le rôle a été essentiel durant la transition démocratique", explique Guillermo Altares, rédacteur en chef des pages internationales d’El País. "Les médias ont considéré que la monarchie était une institution qu’il fallait respecter. Au sein même de notre rédaction, le sujet a toujours été délicat"

 

Jusqu’à ce que ce surgissent les premiers soupçons de corruption, l’accord tacite établi entre médias et pouvoir a donc prévalu, limitant ainsi la liberté d’expression des journalistes concernant le sujet. "On peut sans aucun doute parler d’auto-censure", estime Guillermo López García, professeur de journalisme à l’Université de Valence. "Les journaux étaient tout à fait conscients que s’ils parlaient du roi en mal, toute la famille royale pouvait leur tomber dessus". Et si un journaliste osait émettre la moindre critique ou raillerie envers la monarchie, la censure était quasi automatique. A titre d’exemples, Guillermo López García se souvient de la fois où l’humoriste El Gran Wyoming fut écarté par la télévision publique pour laquelle il animait, dans les années 90, un programme intitulé El peor programa de la semana. "Il avait décidé d’inviter un écrivain catalan qui s’était montré critique envers la famille royale. Juste avant l’interview, la chaîne décida la suppression pure et simple de l’émission".

 

Plus récemment, en 2007, c’est l’hebdomadaire satirique El Jueves qui a fait les frais d’une attitude trop irrévérencieuse. A cœur de la polémique, un dessin en couverture du journal montrant le prince héritier Felipe et son épouse Letizia Ortiz en plein acte sexuel. On y voit le fils du roi s’exclamer : "Tu te rends compte? Si tu tombes enceinte... Parmi ce que j'ai fait dans la vie, c'est ce qui ressemblera le plus à un travail!" Dès sa parution, la caricature fut saisie par la justice espagnole pour injure à la famille royale, et les deux auteurs durent payer une amende.

 

En 2007, l’hebdomadaire satirique El Jueves fut condamné par la justice espagnole pour injure à la famille royale, après la parution en couverture de cette caricature (photo Flickr – CC)

 

Des langues qui se délient... lentement

Le temps où s’attaquer à la monarchie relevait du défi semble désormais révolu. Un revirement qui peut s’expliquer pour plusieurs raisons, mais selon Guillermo López García, l’élément déterminant est celui du contexte économique. "Avec la crise, les Espagnols sont devenus beaucoup plus exigeants envers la monarchie. Ils n’acceptent pas que le roi soit loin de leurs préoccupations." La pression de l’opinion publique aurait ainsi incité les médias à critiquer davantage le souverain. "Soit par opportunisme, soit par une véritable prise en compte de cette opinion", analyse Mathieu de Taillac.

 

Le tabou n’est cependant pas totalement levé selon lui. "J’ai l’impression qu’il y a un décalage entre l’opinion publique qu’on entend dans la rue et celle publiée dans les journaux. Les gens sont de plus en plus exaspérés par les abus, les scandales, et certains commencent à remettre en cause l’idée même de monarchie. Les journaux, eux, ne vont pas aussi loin. La succession du roi ou même sa démission sont évoquées, mais il n’y a pas vraiment de débat très ouvert sur la monarchie en elle-même". 

 

Pour Guillermo López García, les médias sont encore partagés sur la manière dont ils doivent traiter des affaires royales. "Il y a ceux qui restent dans le statu quo, comme les chaînes de télévision publiques dans lesquelles vous n’entendrez jamais aucune critique envers la famille royale. Et puis il y a les médias nouveaux, présents notamment sur Internet, et qui se permettent davantage d’attaquer le souverain. Mais ceux-là raisonnent avant tout en termes d’audience, ils savent qu’en critiquant la famille royale, ils seront plus lus, et auront plus de présence sur les réseaux sociaux".

 

Toujours est-il que la parole des journalistes à l’égard du roi semble plus libérée qu’avant. Une liberté d’expression qui pourrait n’être que passagère, selon Guillermo López García. "Je crains qu’une fois que la crise sera terminée, tout ne redevienne comme avant. Les Espagnols pourraient se montrer moins exigeants envers la famille royale, et les médias moins critiques".

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