Au Maroc, une presse libre mise entre quatre murs

 

L'affaire Ali Anouzla secoue actuellement le Maroc, son Palais Royal, sa presse. Une presse muselée, au point qu'un journaliste se voie privé de sa liberté de parole, de sa liberté tout court. Le directeur de Lakome.com dérangeait. Il a été emprisonné, pour des raisons qui font débat.
 

"C'est un vrai problème, un cauchemar, quelque chose d'intolérable". C'est sur ces mots que nous avions quitté Karim Boukhari, ancien directeur de la publication du magazine marocain Tel Quel, lors des dernières Tribunes de la presse. Il réagissait sur l'arrestation de son confrère Ali Anouzla. Au Maroc, trois sujets sont sensibles : la religion islamique, l'intégrité territoriale et le régime monarchique. Quatre si on ajoute AQMI. Ali Anouzla a osé s’attaquer au Roi durant sa carrière, il en fait aujourd’hui les frais.

Retour sur les faits. Le directeur de la publication de la version arabophone du site Lakome est brusquement réveillé chez-lui par les autorités marocaines. Escorté jusqu’aux locaux de Lakome, il se fait confisquer ses outils de travail, ses données… Puis sa liberté. Le 17 septembre 2013, Ali Anouzla se retrouve derrière les barreaux, dans la prison de Salé, près de Rabat. Sept jours plus tard, le journaliste marocain est inculpé pour aide matérielle, apologie du terrorisme et incitation à l'exécution d'actes terroristes, sur la base de la loi antiterroriste de 2003. Il risque jusqu’à 20 ans de prison.
La raison officielle de son arrestation : un article, qu'il avait publié le 13 septembre sur son site, renvoyant vers une publication du quotidien espagnol El Pais, dans laquelle une longue vidéo d'AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), faite de menaces contre Mohammed VI et son royaume, était diffusée. Ali Anouzla est resté incarcéré jusqu’au 25 octobre dernier et l’obtention d’une liberté provisoire. Malgré sa libération, les mêmes charges pèsent toujours sur lui.
Faite de multiples rebondissements, cette affaire a dépassé les frontières du Royaume chérifien, tant son scénario a pris une tournure alarmante.

 

AU-DELÀ DE LA CENSURE

Depuis le 17 octobre, les sites francophone et arabophone de Lakome sont inaccessibles au Maroc. Et ce sont les géants de la télécommunication Maroc Télécom (privatisé par le royaume) et Inwi qui sont à l’origine de ce blocage sur l’ensemble du territoire marocain.
Une sorte de punition pour Lakome, principal site d’information qui ose encore critiquer le régime. Média indépendant, Lakome paye son engagement parfois virulent envers le Royaume. Il permettait surtout de donner une importante visibilité à la lutte menée pour faire libérer Ali Anouzla.

Dans la foulée, le 18 octobre, le Makhzen (l’État marocain) a bloqué plusieurs sites nouvellement créés pour contrer la censure de Lakome, tels que les miroirs fr.lakome.info et lako.me. Le média français Reflets.info, qui avait lui aussi créé un miroir du site, a été mis hors service (uniquement chez les abonnées de Maroc Telecom, le fournisseur d’accès internet historique, et filiale de Vivendi). Reflets venait alors de mettre en ligne un article sur la possible utilisation de la part des autorités marocaines d’un système de surveillance et de blocage du trafic Internet.

Pour le moment, personne ne peut affirmer que ce système, vendu et mis en place au Maroc par la société française Amesys, a été utilisé. Mais des pistes sont étudiées, et des doutes existent. Notamment du côté du groupe d'experts en sécurité informatique DefensiveLab, qui héberge Lakome.com et qui, après analyse de ces blocages, conclut "qu’il s’agit d’un blocage de type DPI (Deep Packet Inspection)".
Ce système de surveillance du web a défrayé la chronique lors du printemps arabe. Mediapart, Reflets.info et le Wall Street Journal avaient révélé que ce système était vendu à des régimes autoritaires comme la Syrie ou la Libye de Khadafi, permettant de placer la population entière sous écoute et d'espionner plus facilement les opposants.
Le Canard Enchaîné et Reflets avaient également révélé que la société française Bull et sa filiale Amesys, qui avaient vendu le logiciel Eagle à la Libye, étaient sur le point de vendre le même système au Maroc, sous le nom de code "projet Popcorn". Chose faite depuis. Toutefois, aucune preuve de son utilisation effective par les autorités marocaines n'a été démontrée.

 

Aboubakr Jamaï : "Ils nous virent par la porte, on revient par les fenêtres"

Aboubakr Jamaï est une figure emblématique du journalisme marocain. Journaliste d’investigation engagé, il a co-fondé et dirigé l’hebdomadaire francophone Le Journal Hebdomadaire, qui n’existe plus aujourd’hui car « asphyxié financièrement par le régime » selon ses fondateurs. Aujourd’hui co-fondateur de Lakome et directeur de la publication de sa version francophone, il décrit le paysage journalistique marocain et réagit à l’arrestation de son confrère Ali Anouzla. Extraits.

"En réalité la situation de la liberté n’a cessé de se dégrader depuis l’accession au trône de Mohammed VI. Le niveau de la liberté de la presse aujourd’hui est en deçà du pire niveau connu sous le règne d’Hassan II. C’est donc faux de dire qu’il y a eu une évolution.
 
Le pouvoir a attaqué le modèle économique de la presse indépendante, à travers un boycott publicitaire. C’est ce qu’il s’était passé avec Le Journal Hebdomadaire, qui a été poussé à la banqueroute. Ce qui a permis de donner l’exemple aux autres entreprises de presse, qui sont poussées à s’autocensurer.
 
On ne peut pas compter sur les autres médias, car ils s’autocensurent. L’existence de Lakome est donc vitale.
 
L’arrestation d’Ali Anouzla est une attaque contre le journaliste, et contre le site. Internet impose au régime un défi en termes de censure. Ils sont obligés de réprimer, stoppés par le modèle économique de la presse en ligne.
 
Les autorités sont en train de payer un prix très élevé. Alors que pour la presse écrite, ils ont pu agir de façon subtile et s’en sortir sans dommages, grâce notamment aux restrictions publicitaires…
 
Nous ne vivons pas grâce à un marché publicitaire. Lakome est financé par une ONG internationale danoise, qui s’appelle IMS (International média support), à hauteur de 80%. Nos serveurs sont à l’étranger. Contre ça, ils n’ont pas grand-chose à faire. A moins de revenir à des méthodes qui les desserviront. Comme ils sont en train de le faire avec l’arrestation d’Ali…"

 

FORTES PRESSIONS ET COUP DE THÉÂTRE

Qui est réellement à l’origine de ce blocage ? La fermeture temporaire de Lakome au Maroc coïncide avec un coup de théâtre dans cette affaire : le retrait du quatuor d’avocats qui assurait la défense d’Ali Anouzla, et l’arrivée d’un nouvel avocat : Hassan Samlali. Un homme proche du pouvoir. Maître Semlali est un ami de l’homme politique marocain Ilias El Omari, et proche du PAM (parti authenticité et modernité), fondé par ce dernier aux côtés de Fouad Ali El Himma, actuel conseiller et ami intime du Roi Mohammed VI.

Selon le journaliste marocain Karim Boukhari, "la polémique est venue du fait qu’Ali a changé brusquement d’avocat et décidé dans la foulée de suspendre son site. Ses partisans pensent que c’est une monnaie d’échange qu’offre Ali pour obtenir, éventuellement, une libération rapide (quitte à ce qu’il reste poursuivi mais en état de liberté)". Karim Boukhari avait vu juste, Ali Anouzla est aujourd’hui libre, provisoirement, et toujours poursuivi par la justice marocaine.
Une liberté survenue au terme d’un radical changement de stratégie de la part du directeur de Lakome. Maître Omar Bendjelloun faisait partie des quatre avocats d’Ali Anouzla : "Je ne peux pas m’avancer sur les intentions d’Ali, mais cet avocat a dû être dépêché à la dernière minute pour gérer des formes de négociations que voudraient éventuellement entamer Ali et sa famille pour assurer sa libération". Négociations qui ont abouti à la fermeture du site Lakome. Qui a pris cette décision ? Ali Anouzla a-t-il été victime de pressions ?
Le 14 octobre, dans un communiqué diffusé sur le site marocain Goud.ma (et non sur Lakome), Ali Anouzla surprend tous ses partisans en demandant officiellement la fermeture provisoire du site Lakome.com, alors qu’il est la meilleure des vitrines dans le cadre de la lutte pour sa libération.

C’est là qu’Aboubakr Jamaï, déjà très actif pour faire libérer Ali Anouzla, entre en jeu. Co-fondateur de Lakome et directeur de la version francophone, il s’oppose à la fermeture du site, et retire à Ali Anouzla toute responsabilité en se nommant provisoirement directeur de la publication du site arabophone. Ce qui pousse maître Semlali et les autorités à prendre les choses en main. Selon une source proche du dossier, c’est le nouvel avocat d’Anouzla qui aurait ordonné la fermeture du site. Interrogé pour savoir si Ali Anouzla lui a explicitement demandé le blocage de Lakome, Hassan Semlali n'a pas voulu répondre.

Ali Anouzla ne peut ordonner la fermeture du site, car officiellement, il n’en est pas propriétaire, selon l’homme fort de Lakome, Aboubakr Jamaï : "Ali demande la fermeture de Lakome, mais il n’a pas le droit de faire ça, déclare-t-il. Ni lui ni moi ne figurons sur les statuts de la société éditrice de Lakome. Nous ne sommes pas à même de fermer ce site. Lui et moi n’apparaissons que comme directeurs de la publication des sites de Lakome, pour des raisons de sécurité… Pour empêcher le régime de nous attaquer comme il l’a fait par le passé (procès, amendes faramineuses…). Maintenant, on se protège. Nous n’avons qu’un engagement verbal avec ceux qui gèrent tout". C’est Lakome média, dirigé par un ami français des deux associés, qui gère le site. En évoquant cette réalité, Aboubakr Jamaï fait comprendre qu’Ali Anouzla n’est nullement habilité à demander la suspension de Lakome.

"J’étais à l’étranger au moment de la publication du communiqué du 14 octobre, annonçant la décision d’Ali de suspendre le site", raconte Aboubakr Jamaï. "Une décision bizarre que je n’arrive pas à comprendre, sachant qu’Anouzla, depuis sa cellule de prison, encourageait l’équipe à continuer à travailler. C’est un moyen de pression, disait-il… Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Est-ce qu’il a été forcé à publier ce texte ?" s’interroge le journaliste marocain, aujourd’hui exilé en Europe, et qui parcourt le monde pour défendre la cause de son confrère et ami.
Selon lui, Ali reçoit visiblement des pressions de la part des autorités. "C’est la manière de fonctionner du pouvoir lorsqu’ils sentent qu’ils vont dans une mauvaise direction… Ils ont perdu la guerre, mais essayent de gagner des batailles, à travers cette nouvelle stratégie." Résultat : un changement de cap de 180 degrés de la part d’Ali Anouzla. Un comportement qu'Aboubakr Jamaï ne comprend pas. "Il adopte une position qui ne nous ressemble pas, et qui est complètement différente de la campagne de sensibilisation qui est mondialement menée. Cette nouvelle stratégie de sa part peut nuire à toute cette campagne, qui a pas mal fait bouger les choses."

 

UNE MOBILISATION INTERNATIONALE

Plus de 50 ONG à travers le monde ont exprimé leur solidarité avec le journaliste, appelant les autorités marocaines à mettre fin à sa détention et à abandonner toute accusation. Parmi elles, Amnesty International, Human Rights Watch et Reporters sans frontières.
L’ONG française est très impliquée dans l’affaire Anouzla. "Ce qui nous inquiète, c’est que les autorités marocaines emprisonnent un journaliste pour ses écrits. Son emprisonnement reste inadmissible pour un pays comme le Maroc", déclare Soazig Dollet, responsable du bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord de Reporters sans frontières. Elle ajoute : "Il y a une restriction de l’espace de la liberté de la presse au Maroc sur les dernières années. De moins en moins de médias indépendants existent, et d’autres subissent des pressions économiques et administratives. C’est une pratique monopolistique de la part du pouvoir marocain, avec une censure plus ou moins déguisée. […] Cela fait un an que l’on attend le nouveau projet de loi sur le Code de la Presse, promis par le gouvernement marocain. Les réformes législatives n’ont pas toutes été menées." La suppression des peines privatives de liberté avait notamment été demandée par Reporters sans frontières, dans une lettre ouverte au premier ministre français Jean-Marc Ayrault.

A ce sujet, le Washington Post a publié un édito défendant la cause du journaliste marocain, le 2 octobre 2013. Cet édito, intitulé "Le Roi du Maroc renonce aux réformes", se remémore l’ouverture politique annoncée par Mohammed VI en mars 2011, et évoque un pas en arrière de la part du régime marocain avec des promesses non tenues et un retour à des "pratiques autocratiques". Avant de conclure : "si le roi Mohammed VI souhaite préserver sa crédibilité en tant que réformateur, il donnera l'ordre de relâcher son détracteur".

 

UN JOURNALISTE QUI DÉRANGE

Ali Anouzla est un journaliste connu pour ses éditos et ses prises de position critiques envers le Palais Royal. Selon Karim Boukhari, "Ali Anouzla est emprisonné officiellement pour apologie du terrorisme, mais réellement pour ses critiques ouvertes à l’égard de la monarchie, via son site Lakome. Il a, entre autres, pointé le budget du palais royal (ou le coût de la monarchie au Maroc), les absences répétées du roi, et révélé le scandale de l’affaire Daniel, ce pédophile espagnol condamné à une lourde peine de prison mais qui a obtenu, l’été dernier, une grâce royale."

Selon Aboubakr Jamaï, Ali Anouzla et Lakome ont embarrassé un régime qui cherche à travers ses médias à se donner une image positive : "Lakome est le média qui a le plus enquêté sur le Daniel Gate. Nous avions également dévoilé l’affaire de l’octroi de licences dans des carrières de sable, et avions découvert qu’ils ont en réalité profité à des proches du Roi… Cette situation de presse libre coûtait trop cher au Royaume. On est face à un régime qui a besoin d’une bonne image à l’étranger, d’un pays qui montre qu’il se démocratise. Il a besoin de maintenir cette image d’ouverture. Ils ont considéré que Lakome était trop couteux pour eux. D’où cette répression envers le site, à travers l’arrestation d’Ali Anouzla."

Ali Anouzla, directeur de la publication de la version arabophone de Lakome avant sa détention (crédit : DR)

Karim Boukhari rappelle cependant que dans ce pays, "il faut faire attention à ce qu’on dit. Qu’on le veuille ou non, au Maroc, il y a un respect du Roi à avoir. On peut le critiquer, mais il ne faut pas franchir la limite imposée par le Code de la Presse et porter atteinte à sa personne." L’ancien directeur du magazine Tel Quel ajoute :"sur Internet, il y a plus de liberté et moins de contraintes. Avec un site Internet, on n’est plus dans le cadre d’une entreprise de presse, mais dans du blogging amélioré. Les sites sont une bonne chose pour le pays, mais l’information n’est pas tout le temps vérifiée. Il s’agit d’un journalisme encore amateur et qui s’institutionnalise."

Le Maroc est un pays particulier, une monarchie. Avec des règles établies, des interdits à ne pas franchir. Les journalistes sont au courant de ces limites, mais n’arrivent pas à les définir. Trop parler et mettre en danger l’intégrité du Roi et la sienne au risque de se faire réprimer, ou se taire ? Un dilemme récurrent pour les médias marocains.
Selon Karim Boukhari, les journalistes sont plus libres sous Mohammed VI que sous Hassan II : "Ce que je me permets de dire aujourd’hui va de plus en plus loin que ce que je pouvais dire hier. Avec Hassan II, on n’osait pas dire les choses. Il est donc normal qu’on était moins réprimés sous son règne. Aujourd’hui, on sent qu’on est de plus en plus embêtés. Mais en même temps, on s’exprime de plus en plus pleinement. Le degré de censure grimpe en même temps que l'usage de la liberté augmente."

Le Maroc occupe aujourd’hui la 136e place sur 176 pays dans le dernier classement mondial de la liberté de la presse, tout juste publié par Reporters sans frontières, pour qui "il ne s’agit en aucun cas d’un indicateur de la qualité de la presse". Un classement qui, l’an prochain, risque de changer. Le Maroc risque de perdre quelques places suite à l’affaire Anouzla. Le journaliste est aujourd’hui libre, provisoirement, en attendant d'être jugé. La liberté d’expression, elle, ne sait toujours pas de quel côté des barreaux se placer.

Témoignage : Laurent Bailly

Journaliste français, à Arte, France Télévisions, LCP Assemblée nationale, La Tribune, Stratégies... Et rédacteur en chef de l'émission Éclairages sur la chaîne marocaine 2M. Il donne son point de vue sur le sujet.

"Vu de l'extérieur, le Maroc surveille sa presse de très près. Je laisse de côté l'information à la télévision, sous contrôle du pouvoir. Côté presse écrite, la plus surveillée est la presse arabophone. C'est la plus lue, celle qui s'adresse au peuple alphabétisé et aux classes moyennes, potentiellement la plus explosive pour le régime. La presse francophone, elle, a su conquérir une plus grande liberté de ton qui reste toutefois fragile, témoin entre autres le parcours chaotique et la fin peu glorieuse du virulent "Journal hebdomadaire" (alors dirigé par Aboubakr Jamaï, ndlr), où les censures dont Tel Quel a pu faire l'objet. 

Le Journal, Al Massae, Nichane, Actuel... et aujourd'hui Lakome : fermetures et disparitions de titres, incidents, rappels à l'ordre, prison pour plusieurs directeurs de journaux, exil pour d'autres, interdictions, harcèlement, censure font partie du paysage de la presse marocaine. 
On a pu noter au fil des années des hauts et des bas pour la liberté de la presse. Deux pas en avant, un pas en arrière, difficile de discerner la tendance de fond...
Avec à la clé un Code de la Presse moderne toujours promis, jamais advenu, et de toutes façons quatre lignes jaunes immuables à ne jamais franchir : le respect de la monarchie et de la figure du roi, le respect de la religion, la marocanité du Sahara occidental (et l'intégrité du territoire en général), et l'opposition à AQMI".

 

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