France : presse(que) libre ?

 

Egalité, fraternité... liberté ? Concernant la presse en France, c'est la chute libre. Du moins, c'est ce que laisse penser le classement annuel établi par Reporters Sans Frontières
En l'espace de onze ans, l'hexagone a dégringolé de 26 places. Etat des lieux.

 

“ Parler de  censure en France, c’est presque un débat de luxe”, déclare Jean-François Juillard, journaliste et administrateur délégué au Canard Enchainé. Certes, la situation ne peut pas être comparée avec des pays comme la Syrie, le Mexique ou l’Iran. Et pourtant. Tapie, Cahuzac, Bettencourt, Clearstream... Des noms et des affaires largement relayées par les médias où les droits des journalistes ont été bafoués. Une censure insidieuse se manifeste sous la forme de pressions, manipulations, recours en justice, perquisitions... S’ajoutent une situation économique peu favorable à l’indépendance des médias, des connivences avec les autorités politiques et globalement, un climat de méfiance envers la presse. Finalement, fait-il si bon être journaliste en France ?

Chaque année, Reporters Sans Frontières, association reconnue d’utilité publique, publie un classement de la liberté de presse à travers le monde. Depuis cinq ans, son annonce tombe comme un couperet dans l’hexagone : le pays ne parvient pas à se hisser plus haut que la 35e place. En 2013, le pays est classé 37e, et même 44e en 2010, un triste record. D’après Christophe Deloire, directeur de l’ONG, cette situation découle de plusieurs facteurs.

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Les inquiétudes de RSF sont relayées par les représentants des journalistes. L’opinion de Dominique Pradalié, secrétaire générale du Syndicat National des Journalistes est sans appel : " Il ne peut y avoir de véritable liberté s’il n’y a pas de conditions de travail correctes, un environnement favorable au pluralisme de l’information. " Comment traiter de sujets sensibles si au sein même de leurs rédactions, les équipes se sentent en conflit avec leur direction ? “Il y a beaucoup de journalistes censurés qui font appel à nous, précise la syndicaliste. Certains doivent se battre pour que tel ou tel papier ne soit pas censuré.” Une situation qu’a vécu Laurent Mauduit, cofondateur de Mediapart et ancien employé au Monde. “Lorsque j’étais en poste comme journaliste, puis rédacteur en chef du service Economie et directeur-adjoint de la rédaction, j’ai assisté à de grands changements. En 2006, l’un de mes papiers s’est retrouvé censuré, c’était inimaginable. J’ai décidé de partir.” En cause, un article qu’il avait écrit sur les caisses d’épargne. L’exemple n’est pas isolé. Le journaliste met en cause les rouages économiques de la presse.

 

Des ogres à la tête de l’information ?

Lagardère, Bouygues, Dassault, Hersant... tous ces groupes industriels ont un hobby en commun : le rachat des titres de presse. Rien de nouveau sous le soleil. Mais, depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, le phénomène s’est accentué. Certains de ses proches ont investi dans des organes de presse. En janvier 2005 par exemple, Edouard de Rothschild entrait au capital de Libération à hauteur de 37%. A cela s’ajoutent certains proches de l’ancien président déjà propriétaires de structures de presses : Martin Bouygues, propriétaire de TF1, Arnaud Lagardère, éditeur de nombreux journaux et magazines (le Journal du Dimanche, Paris Match…). Magnus Falkehed, lui, est correspondant Suédois en France. Il est effaré par cette particularité : " C’est de la science-fiction ! La proximité d’un journal avec un vendeur d’armes… cela n’arriverait jamais en Suède ! " précise-t-il en référence à Serge Dassault, propriétaire du Figaro et chef d’entreprise dans l’armement et l’aéronautique. Jean-Claude Guillebaud, éditorialiste au Nouvel Observateur et Sud-Ouest, décrit le panorama comme néfaste dans son ensemble.

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Du côté de RSF, on reconnaît qu’il y a eu un tournant. L’arrivée de Nicolas Sarkozy au poste de ministre de l’intérieur puis de Président a impacté la situation générale française.

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Pour les directions de ces rédactions, aucun souci. Au Monde, la directrice Natalie Nougayrède, se voit comme un bouclier face aux risques de dérives. “Lors de notre rachat en 2011, nous avons mis en place deux piliers qui sanctuarisent l’indépendance éditoriale du journal : une charte d’éthique et de déontologie et un pôle d’indépendance.” La liberté de la presse resterait garantie malgré le risque de conflit d’intérêts ? Les syndicats ne partagent pas cet avis. Ils soupçonnent une prise de contrôle et un désir de mainmise sur l’information. "Le patron du Crédit Mutuel (propriétaire du groupe EBRA, 13 journaux régionaux de la façade Est, ndlr) s’est vanté d’avoir acheté une capacité de confiance du public et un réseau d’adresses, assène Dominique Pradalié du SNJ. C’est à l’opposé de ce que doit être un patron de presse, et donc de la liberté de cette presse."

Les pressions économiques ne sont pas uniquement liées aux propriétaires des titres : l’impact des annonceurs pousse à certains excès de zèle. Laurent Mauduit de Mediapart n’hésite pas à parler de système à la Berlusconi. “Prenez un simple article sur le classement des plus grosses fortunes françaises. Il sera compliqué pour des journaux d’en parler et d’éviter de se mettre ses annonceurs ou d’autres personnes à dos.” Qui a oublié la fameuse une de Libération mettant en scène Bernard Arnault, PDG de LVMH ? Son titre “Casse toi riche con !” en référence à son départ éventuel pour la Belgique. Verdict : 500 000€ de recettes publicitaires en moins pour le journal.

 

Petite fadette recherche sources

Autre épine dans le pied de la presse française, ses rapports avec les autorités, et en particulier, les instances judiciaires. Depuis peu, les recours se multiplient, les dépôts de plaintes se systématisent et la liberté des journalistes diminue. Laurent Mauduit nous explique qu’en 2011, il a fait l’objet de douze mises en examen. “Mediapart est obligé de prévoir un budget chaque année en vue de ces procès. Mais, ce n’est pas gênant car nous ne perdons pour ainsi dire jamais. Sauf quelques broutilles. Le problème, c’est que cela prend du temps.” Le sociologue et directeur de la conférence nationale des métiers du journalisme, Jean-Marie Charon, voit là une atteinte à la démocratie.

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Une augmentation qui inquiète du côté de RSF. Les confrontations entre police et journalistes ne sont plus frontales mais insidieuses. “Le nombre des perquisitions et gardes à vue a largement diminué ces dernières années. Les écoutes constituent un autre problème. Elles semblent plus répandues qu'on le pensait initialement, comme le laisse penser les dernières révélations concernant Gérard Davet et Piotr Smolar”, affirme Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l'Est & Asie centrale de l’ONG. Les demandes de fadettes (factures détaillées) se multiplient auprès des opérateurs téléphoniques. L’intérêt ? Avoir les noms, durées et localisations des appels passés par les journalistes.

Un aspect directement lié au problème du secret des sources en France. Officiellement protégé par une loi jugée très insuffisante (loi Dati promulguée en 2010), il est souvent bafoué par les autorités. Dans de nombreuses affaires, la police n’hésite pas à chercher un accès à ces données. Dès novembre 2010, plusieurs journalistes affirmaient avoir été victimes de ce procédé en parallèle à l’affaire Woerth-Bettencourt : Edwy Plenel pour Mediapart, Gérard Davet pour Le Monde.

Un problème typiquement français que ne connaissent pas nos voisins européens. Royaume-Uni, Belgique, Suède… tous ces pays bénéficient d’une loi plus complète et favorable aux journalistes. “En Suède, si quiconque contact un journaliste pour révéler une affaire, et qu’un ministre cherche à connaître les sources, il peut être poursuivi et envoyé en prison,” soulève Magnus Falkehed. Et rajoute “ en France, il y a un climat de paranoïa.” Sans sources, quel journalisme ? Un nouveau texte est actuellement en débat à l’assemblée, qui ne satisfait pas RSF.

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A l’inverse, il semble presque surprenant que l’accès aux données gouvernementales soit si compliqué pour les journalistes. Les réseaux sont très fermés et des documents sont régulièrement placés sous le secret défense, donc inaccessibles. “La France est effectivement mal classée par le projet Access Info, qui mesure le degré d'ouverture des administrations dans ce domaine. La culture d'Etat reste un obstacle à la transparence”, note Johann Bihr. Il en est de même pour le secret de l’instruction, le rompre reste un délit. Lors de l’affaire Woerth-Bettencourt, la magistrate Isabelle Prévost-Desprez impliquée dans la procédure, fut mise en examen en juillet 2012 suite à la plainte de Liliane Bettencourt pour violation du secret de l´instruction.

 

L’Etat, nounou des titres de presse

Comment produire alors que le secteur économique se porte mal ? L’Etat solutionne en partie ce problème en versant des financements. Le risque : une presse de connivence d’après Laurent Mauduit. Sur les seize quotidiens nationaux, sept dépendent directement des aides versées par le gouvernement : Le Monde avec 17 millions d’euros et Le Figaro, 16 millions... Au total, c’est 1,2 milliards d’euros qui sont accordés chaque année à la presse. Le journaliste regrette cette situation : “Si l’on voulait vraiment aider l’écosystème de la presse, c’est vers une neutralité fiscale qu’il faudrait tendre : des titres non soumis à la TVA. Les journaux sont beaucoup trop chers. Il faudrait qu’ils soient à 30 ou 40 centimes. L’Etat s’accommode d’une situation de nécrose qui maintient un lien de dépendance. ” Au SNJ, même son de cloche : “ Il faut que les aides soient refondues pour une presse pluraliste et de qualité”, affirme Dominique Pradalié. Et surtout qu’il y ait un contrôle sur le mode d’attribution et l’utilisation qui en est faite par les patrons de presse. ” Par souci de transparence, le SNJ préconise en outre que les entreprises de presse puissent figurer dans ces commissions d’aide : “ C’est tout de même l’argent des citoyens !

L’implication de l’Etat ne se limite pas à une aide financière. Il impose une législation parfois pesante aux titres de presse. Plusieurs lois limitent les propos des journalistes. Pas d’insultes, de propos orduriers ou négationnistes… Des textes qui peuvent sembler évidents, mais que certains regrettent. Pour Jean-Marie Charon, le problème est d’ordre éthique. “Le risque est double. On peut craindre des dérives qui mèneraient à un encadrement excessif, mais c’est aussi renier les responsabilités et l’autogestion des journalistes,” déplore Jean-Marie Charon.

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Bernard Stephan, rédacteur en chef adjoint à La Montagne, évoque ces responsabilités du quotidien : “Il faut savoir jusqu’où on peut aller pour écrire quelque chose qui n’attente pas à la dignité des personnes et aux valeurs de la République. Un journaliste doit être conscient de ce qu’il doit écrire. Et s’il n’a pas vérifié, il n’écrit rien.” Pour lui, l’autocensure est un faux débat car ce métier nécessite une réflexion perpétuelle. Elle fait partie intégrante de ce travail, tant qu’elle n’émane pas de pressions extérieures.

 Campagne de communication lancée par RSF en 2006 (crédit image RSF)

La liberté de la presse va-t-elle si mal en France ? Jean-Marie Charon a longtemps répondu au questionnaire qui sert de base au classement. Il tient à nuancer ces “mauvais” résultats. “ Je pense qu’on aura tendance à souligner, peut-être plus que dans d’autres pays, des pratiques relativement rares. Par exemple, dans des nations où s’améliorent les conditions de traitement de l’information et des médias, on aura peut-être moins tendance à mettre en avant des phénomènes comme les gardes à vue ou les écoutes.

Johann Bihr précise que l’hexagone “se situe dans une position médiane pour l'Union européenne, dont les membres s'échelonnent entre la 1e (Finlande) et la 87e (Bulgarie) place. La place de la France n'est donc pas absolument indigne, mais elle est bel et bien décevante.” Un certain nombre de problèmes restent en suspens. Le débat est ouvert.

 

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Comment se calcule la liberté ?

Chaque année, au mois de janvier, revient la publication du classement mondial de la liberté de la presse réalisé par RSF pour l’année précédente. 179 pays sur les 193 reconnus par l’ONU, sont passés au crible en matière de droit à l’information, de protection des journalistes, de moyen mis en œuvre par les Etats pour assurer cette liberté...

La méthodologie de ce classement répond à des règles précises, identiques pour chaque pays. Un questionnaire recouvre les différentes sphères de la liberté de la presse. Pour toutes les nations, un panel de personnes ou organismes (correspondants, ONG partenaires, journalistes, chercheurs…) sélectionnés par RSF répond. Le but : trouver des interlocuteurs fiables et objectifs. Pour cette raison, certains pays sont exclus du classement faute d’enquêteurs.
Le questionnaire se divise en deux grandes parties. La première, désormais remplie par le personnel de RSF, comptabilise notamment les interpellations, emprisonnements, enlèvements, agressions ou décès de journalistes dans l’exercice de leur fonction. Tous ne sont pas comptés de la même manière. Ainsi, un décès compte plus lourd dans la balance qu’une arrestation, de même que dix ans d’emprisonnement auront plus d’impact qu’un an.

Le reste du questionnaire est soumis à des experts sélectionnés par RSF. Pour cette seconde partie, environ 80 réponses sont à apporter, réparties dans six catégories : pluralisme, indépendance des médias, environnement et autocensure, cadre légal, transparence et infrastructure. Chacune d’elle n’a, pour RSF, pas la même importance. Lors de l’addition finale, des coefficients pondèrent l’impact des différentes notes.

Au final, chaque pays obtient une note entre 0 et 100, 0 étant la meilleure note et 100 la pire. Celle-ci permet de placer chaque Etat au sein d’un classement et dans l’un des cinq rangs : situation bonne, plutôt bonne, problèmes sensibles, situation difficile, situation très grave. RSF rappelle que ses études ne prennent pas en compte l’ensemble des violations des droits de l’homme, mais uniquement les atteintes à la liberté d’informer. De plus, son classement ne reflète pas la qualité de la presse.

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