Journaliste tunisien : l'heure de tourner la page

 


La critique ? Absente. La liberté d'expression ? Inexistante. La censure ? Omniprésente. Voilà une idée du paysage médiatique tunisien sous Ben Ali. 

Plus de deux ans après la Révolution, la Tunisie est enfin sortie de son sommeil. Un réveil brutal, accompagné d'une liberté soudaine encore loin d'être maitrisée. Entre dérives et défis à relever, les journalistes tunisiens tiennent leur destin entre leur main. 
  

Il y a deux ans jour pour jour, le 23 octobre 2011, la Tunisie vivait un jour historique : sa première élection libre depuis 1956, date d'indépendance du pays.
L'Assemblée nationale constituante était créée et avait la lourde tâche de rédiger la nouvelle Constitution, en un an. Octobre 2013, toujours rien, faute d'entente entre les islamistes, leurs alliés et l'opposition. Pire même. Cet anniversaire a été célébré mercredi 23 octobre dans un climat de terreur.
Absence de dialogue national, vide juridique, le nouveau visage du pays du jasmin est loin d'être achevé. L'état de la presse illustre bien la Tunisie d'aujourd'hui, de la liberté totale aux dérives en tous genres. 

 

Caricature de Willis from Tunis à l'occasion de la sortie d'un hors-série du journal La Presse paru le 3 décembre 2012 qui retrace l'histoire du dessin dans le pays sous le titre "Vive la révolution !"

 

"Les médias de la honte", ainsi étaient surnommés la majorité des médias sous l'ère Ben Ali. Aujourd'hui, la plupart se disent "contre-révolutionnaires" . Un virage idéologique qui discrédite encore un peu plus les organes de presse.

"Un des problèmes de la presse aujourd'hui en Tunisie ? C'est qu'il n'y a pas eu tant de changements !". David Thomson, journaliste freelance, était le correspondant à Tunis de France24 et RFI. "Les journalistes actuels sont les mêmes que sous Ben Ali". Une prise de position que partagent aussi les journalistes tunisiens. 

Pour Cheker Berhima, diplômé de l’ESJ Tunis, une école de journalisme parisienne privée venue s'installer dans le pays après la révolution, c'est toute une partie du secteur qui est "foutue". Entre journalistes corrompus dans la fonction publique touchant trois salaires alors qu’ils travaillent pour d’autres médias privés, journalistes malhonnêtes et incompétents, le plus grand problème reste selon lui "le manque d’engagement et le non-respect de la déontologie de la presse". Car oui, l'héritage du passé est encore bien présent, et ce même au sein des rédactions. "Il n'y a quasiment jamais de conférence de rédaction le matin, et la soumission aux intérêts politiques et économiques est encore monnaie courante...Il faut dire que les trois quarts des médias étaient proches de Ben Ali", explique Elodie Auffray, correspondante de Libération à Tunis depuis 2011. L’âge avancé d’une majorité des journalistes joue aussi dans cette forme de stagnation de la presse. Donner son opinion s’apparente aujourd’hui à une sorte de rachat.

3 questions à : Lilia Weslaty 

Lilia Weslaty est, comme elle le dit elle-même, devenue journaliste "activiste" à son insu. Professeure assistante de français, elle était rédactrice en chef du blog Nawaat. Depuis sa démission le 19 septembre 2013 suite à des divergences avec les fondateurs, elle travaille en freelance car admet avoir "du mal à trouver un média qui ne soit pas financé ou dirigé par des corrompus". 

Quand avez-vous commencé à écrire ?
J'ai commencé sur Facebook en 2008, en créant plusieurs comptes avec différentes identités pour dénoncer le système et écrire ce qui se passait en Tunisie. Je me suis retrouvée activiste sans m'en rendre compte. Il fallait que j'écrive ce que les médias officiels et le régime cachaient.
Pouvez-vous nous parler de votre expérience à Nawaat ?
Nawaat était un blog crée en 2004 par Sami Ben Gharbia, qui au départ était principalement aux Pays-Bas. Il donnait la possibilité aux Tunisiens d'écrire des textes, puisque la censure était la règle sous Ben Ali. Les journalistes de Nawaat ont aussi traduit des textes publiés sur le site Wikileaks. Avant d'être rédactrice en chef pour Nawaat, je travaillais pour Radio Kalima. Mais j'ai découvert que la directrice, Sihem Ben Sedrine et son mari Omar Mestiri, ne payaient pas les journalistes pendant des mois et que leurs droits syndicaux étaient bafoués. De plus, il n'y avait aucune conférence de rédaction. Les journalistes étaient perdus et n'avaient même pas de contrat. J'ai essayé de parler avec les directeurs, sachant que la radio avait reçu beaucoup de subventions de France Inter. Sans succès. Après un an à Nawaat nous sommes devenus une petite équipe, et nous ne faisions plus du blogging mais du journalisme de manière plus professionnelle. En 2011, les Tunisiens ne connaissaient pas Nawaat car le site était censuré. Mais de 2011 à 2013, nous avons eu seize millions de visites uniques.
Pensez-vous qu’il y ait également des abus du côté des journalistes ?
Absolument, la déontologie et les chartes n’existent que sur du papier, parfois n'existent pas du tout. En plus, les anciens journalistes qui ont été les sbires du régime n'ont toujours pas été poursuivis en justice. Nous devions avoir un projet de loi de justice transitionnelle, qui permettrait notamment le traitement des archives de la police politique, mais ce projet est encore bloqué car les députés de l’Assemblée Constituante ne l'ont toujours pas discuté et amendé en plénière.

 

Au lendemain du 14 janvier 2011 et la chute de Ben Ali, les Tunisiens ont pu jouir d'une totale liberté d'expression. "Mais après la montée des islamistes, on a vécu les mêmes méthodes des régimes déchus, ou presque : l’état qui intervient sous le couvercle de l’intérêt public pour voir des journaliste en prisons, des amendes... le cirque habituel. Actuellement le combat continue, mais le gouvernement ne croit pas en la démocratie et à la liberté de presse, c’est une certitude", déplore Cheker Berhima.  

Interdit jusqu'en 2011, RSF a enfin installé son bureau à Tunis. Olivia Gré, sa directrice, dresse un constat sans appel . "On a tué le journalisme ! C'est une profession qui n'existait pas : ce n'était que du recopiage de dépêches d'agence ; il faut le réinventer !"

Manifestations pour la liberté de la presse le 25 Janvier 2012. Crédit : Steve Rhodes/ Foter/ CC BY-NC-ND

 

Le choc d'une vie de censure

La principale difficulté en Tunisie à l'heure actuelle ? La liberté totale. David Thomson est en Tunisie depuis février 2011. "Le niveau des journaux est catastrophique, la presse ne vérifie pas ses infos et colporte des rumeurs. Et l'un des objectifs de la presse électronique est de diffuser des intoxs pour nuire à des partis." Car si la chute du dictateur a insufflé avec elle une liberté d'expression totalement débridée, celle-ci pèse sur l'information, et tend, trop souvent, à désinformer le lecteur au risque de basculer dans un journalisme de la rumeur. "La liberté de la presse est mal comprise, il y a beaucoup de diffamation", note Elodie Auffray.
Même son de cloche du côté de RSF : "La liberté d'expression est le seul acquis de la révolution, mais de vieux réflexes sont de retour. Il y a un engagement trop fort des journalistes aujourd'hui, mais c'est une façon pour eux de se rattraper, après avoir été muselés pendant des années"

Lilia Weslaty était journaliste pour Nawaat, site emblématique de la révolution et "le seul média crédible" selon de nombreux journalistes. Elle travaille désormais en freelance,  ayant du mal à trouver un média complètement libre. "La presse en Tunisie est restée très partisane avec des directeurs très âgés, de la génération Bourguiba pour la plupart. Elle "flirte" avec la Révolution en miroitant le leurre de l'objectivité." Elodie Auffray partage cet avis, le paysage médiatique actuel n'est pour elle pas très enthousiasmant. "C'est déjà très mal payé voire pas du tout, et je ne me vois pas écrire dans un seul média tunisien !". Sabeur Abbes, journaliste bénévole a collaboré avec Maghreb Magazine. Il nuance cet état de fait : Si les journalistes se sentent plus libres, ils n'ont pas encore assimilé tous les mécanismes qui leur permettront d'être totalement libres. 

 

{dailymotion}x16ddrj{/dailymotion}

Nadia Khiari est professeur à mi-temps dans un collège tunisien. Le reste du temps, elle dessine l'actualité

 

Journaliste : A l'heure du défi

Depuis 2011, les médias critiquent, dénoncent, s'expriment comme ils auraient dû pouvoir le faire depuis bien longtemps. "On parle enfin de tous les problèmes que rencontre la Tunisie. Mais une grande partie des journalistes cherche encore leur chemin", admet Néjiba Hamrouni, présidente du SNJT, le syndicat des journalistes tunisiens. 

Selim Kharrat a créé son blog en 2007 (censuré sous Ben Ali) et travaille avec le journal associatif les Cahiers de la liberté : "L'indépendance et l’objectivité sont les seuls gages de crédibilité dans ce métier. Il est vrai que les journalistes subissent énormément de pression du gouvernement en place ; être journaliste reste un métier de dangereux en Tunisie. Mais ils pourraient gagner la bataille de l'opinion publique, véritable arme contre les pressions gouvernementale, s'ils étaient plus professionnels, objectifs et indépendants."

Pour certains, tout est à reprendre. Un exemple parlant, relayé par David Thomson advenu le week-end du 19 et 20 octobre, dans le village de Goubelat (à 70 km de Tunis) : l’armée a affronté un groupe armé pendant trois jours. Des affrontements qui ont donné lieu à des bombardements aériens dans la colline surplombant le village. Bilan : 9 membres du groupe armé tués et deux tonnes d’explosifs retrouvés. Or, aucun journaliste tunisien n’est venu couvrir l’événement qui aurait fait l’objet d’un "sit-in" dans tout autre pays.
Au-delà de tous les défis, la formation des journalistes est un chantier incontournable.  La multiplication des supports et des médias créant une "cacophonie continue n’aidant ni à la prise de recul, ni à l’analyse", explique Selim Kharrat. 

Une formation au rabais

David Thomson raconte que sous Ben Ali, le journalisme était une voie de garage ; "les rebuts du système éducatif sont allés étudier à l'IPSI, l'Institut de Presse et des Sciences de l'Information de Tunis". Mohamed Haddad, journaliste à Reuters Tunis est même venu jusqu'à Bordeaux pour se former : "L'IPSI, c'est un moule où on parle du journalisme sans le pratiquer et où l'enseignement distillé est exclusivement théorique"

Problème de formation, de culture et de savoir-faire des journalistes, le pays ne compte que deux écoles, basées à Tunis. L'étude sur le développement des médias en Tunisie fait état des lacunes de ces écoles : "Sous le régime de Ben Ali, l'IPSI (créé en 1967) s'est trouvé sous trois tutelles : celle du Ministère de l'enseignement supérieur, de la présidence de la république et celle du parti au pouvoir, le RCD". Quant au CAPJC, le Centre d'Apprentissage et de Perfectionnement des Journalistes et Communicateurs, il est vite tombé sous le contrôle de l'ancien pouvoir. "Avant 2011, il ne fournissait que des formations à caractère technique : les sujets comme la responsabilité des médias ou le journalisme d'investigation n'étaient pas abordés".  

Aujourd'hui, l'entrée à l'IPSI se fait sur concours. RSF témoigne : "avant, le recrutement se faisait via internet et tous les profs étaient habillés en violet ! (ndlr : la couleur fétiche du régime Ben Ali)...". Malgré cette avancée, les studios de l'école de journalisme de Tunis, par exemple, datent toujours des années 60.
Mais depuis la révolution, les formations se sont élargies : investigation, déontologie ou approche critique. ONG et syndicats aspirent à plus de changements pour qu'enfin, la presse tunisienne devienne professionnelle et gage de qualité. 

Dans un petit pays comme la Tunisie (10 millions d'habitants), les régions sont très peu développées et doivent faire face à de grosses difficultés économiques, ce qui explique en partie la polarisation de la formation journalistique dans la capitale.
"La formation des journalistes en Tunisie ? Médiocre... c'est la première cause de la bassesse de nos médias. Il est clair que l'IPSI ne pouvait former de bons journalistes", déplore Cheker Berhima.
Une nouvelle génération a vu le jour, sans pour autant être formée. "Ils sont engagés et compétents, mais bien sûr, ce n'est pas suffisant".

 

Les conditions de travail des journalistes

• Salaires moyens : Médias publics : de 800/900 dinars (356 / 400 €) pour les non-titulaires à 1200/1300 dinars (534 € / 580 €) pour les titulaires.
Médias privés : de 500 / 700 dinars (222 € / 311 €) à 2000 / 3000 dinars (890 € / 1335 €) selon le média.
• Pas de convention collective.
• Très peu de contrats de travail.
• Carte de presse de 2012 utilisée encore pour l'année en cours : la commission pour la carte de presse n’existe toujours pas.
(Sources : RSF et ctlj.org)

Une liberté bien gardée 

Après la révolution, beaucoup de nouveaux médias ont fleuri : sites web, blogs, radios, etc. obstruant quelque peu le paysage médiatique. Cette liberté chèrement acquise après la chute de Ben Ali est de nouveau freinée et l’ombre de la censure plane dans tout le pays. Les pressions de la part du gouvernement et des islamistes se multiplient depuis plus d’un an. Pour le bloggeur Selim Kherrat, "être journaliste reste un métier dangereux en Tunisie".

Pendant le règne du RCD (Rassemblement Constitutionnel Démocratique), le code pénal prévoyait des peines de prison ferme pour les délits de presse. A la chute du dictateur, les décrets lois 115 et 116 ont été adoptés. Seulement, le droit des médias instauré par le régime dictatorial est toujours appliqué par certains procureurs zélés outrepassant les normes internationales qui exigent que les infractions de presse soient classées en tant qu’erreurs civiles passibles de compensations et non passibles de peines pénales. 

 

La HAICA, CSA sans toit

La HAICA (Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle) a vu le jour en Tunisie le 3 mai 2013 à l'occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse. Ce "CSA tunisien" a pour objectif de réformer un secteur en pleine mutation. Cette instance d'autorégulation est le premier pas concret qui a suivi la promulgation du décret-loi 116-2011, censé garantir de nouvelles libertés pour les journalistes.La HAICA est composée de 9 membres et présidée par Nouri Lejmi, également enseignant à l'IPSI (Institut de Presse et des Sciences et de l'Information). Régulariser la situation des nouvelles radios et télévisions diffusant dans l’illégalité ; mettre en place des cahiers des charges afin de réguler l’octroi des licences des médias ; ou encore nommer des directeurs à la tête des médias publics, autant de défis que va devoir relever cette nouvelle instance. La HAICA reste pour le moment assez absente du paysage médiatique tunisien, et quasi impuissante. Preuve en est, elle n’a même pas trouvé de locaux…
(Sources RSF et Nawaat.org)

 

Lilia Weslaty a choisi d'exercer en freelance. "Cette liberté est factice car nous n'avons ni constitution qui garantisse nos droits, ni une institution judiciaire indépendante du pouvoir exécutif qui puisse faire respecter ces deux décrets !  Aujourd'hui, parler peut me coûter la prison. C'est déjà le cas de plusieurs journalistes comme Zied El Héni, auditionné début octobre à Sousse".  

Plus de censure directe, mais une pression gouvernementale accrue due en partie à la non-réforme de l’institution, laissant une grande place à la machine répressive policière. Mohamed Haddad, journaliste tunisien, va même plus loin. "La liberté des journalistes est circonscrite par le pouvoir judiciaire". Un circuit rodé qui remet en cause tous les droits prévus par ces nouveaux décrets. "Et si un magistrat se rebelle, il est muselé et envoyé à l’autre bout du pays"Le SNJT admet qu'il faut d'urgence améliorer les conditions de travail et les droits des journalistes. "Mais la décision est politique, et pour le moment, le gouvernement refuse d'appliquer les lois, ce qui rend les choses très compliquées...". 

Des agressions physiques aux harcèlements, en passant par les menaces de mort, les interrogatoires, les confiscations de matériel ou les restrictions, les cas de violence et d’atteinte aux libertés de la presse sont en constante hausse depuis octobre 2012. 

 

Plus de 300 cas d'agressions... dans un pays qui avait entamé sa transition démocratique.

 

Après la chute de Ben Ali, une liste de 82 magistrats aux mains sales avait été établie, mais jamais une commission d’enquête n’a été menée.
Pour autant, d'aucuns ne tendent vers la dramatisation. La situation reste bien plus confortable que sous l'ancien dictateur, et l'étape majeure qu'ont franchie les Tunisiens est bel et bien celle de la critique, libre et débridée. 

 

Le monde des médias tunisiens en chiffres

  • 1600 journalistes
  • 100 titres de presse écrite
  • 25 ondes de radio
  • 2 chaînes de télévision publique
  • 2 chaînes de télévision privées (et plusieurs sur le câble)
  • 2 écoles de journalisme (dont une privée)
  • 3 formations universitaires en journalisme
  • 138e, c'est la place qu'occupe la Tunisie dans le classement 2013 de RSF sur l'état de la liberté de la presse. Soit un recul de 4 rangs. 

 

 

Mohamed M'dalla, journaliste et photographe tunisien indépendant croit en l'avenir : "On est encore en première année de démocratie, on essaie d'apprendre et je reste confiant, le futur sera meilleur pour ce métier".  

Pour la première fois dans l'histoire de la télévision tunisienne, des débats politiques ont été diffusés, sans tabou aucun. Pour la première fois, le rapport à la sacralisation du pouvoir a changé : plus personne ne se satisfait du parti unique. Pour la première fois, le culte de la personnalité a été anéanti. Autant d'avancées qui témoignent de l'impossible retour en arrière de la Tunisie. 

 

Interview croisée : "On est dans l’année zéro de la construction de la liberté de la presse"
Vincent Geisser, sociologue et politologue français, chercheur au CNRS, spécialiste des questions politiques dans le monde arabe et Aymen Garbi, journaliste culturel tunisien et chercheur en littérature, nous livrent leur vision du journalisme dans ce qu’on peut appeler "l’après Ben Ali".

"Comment peut-on définir le paysage médiatique actuel ?

Vincent Geisser :
Sous Ben Ali, on était en présence d’un régime autoritaire. Avec la censure, la presse était surveillée mais la Tunisie était un cas exceptionnel. Le niveau de censure faisait penser à la presse stalinienne, alors qu’au Maroc ou en Algérie il y avait plus de marges de liberté. Aujourd’hui, les organes de presse sont très caricaturaux. Sous Ben Ali, des quotidiens comme Le Temps ou La Presse étaient soumis au Ministère de l’intérieur. On est passé d’un monolithe de presse à une pluralité où une ouverture s’est produite avec un discours plus intellectuel.

Aymen Garbi : Les anciens patrons de presse ont choisi après la révolution de construire un média de réflexion politique, culturelle et de débats sur la Tunisie, avec ce que cela implique de rétrospection et de prospections continuelles. Leur projet était trop beau pour survivre. Je me sens frustré parce que je ne trouve pas de support écrit pour m’y épanouir, après l’arrêt du Maghreb Magazine. Parler de culture, sans forcement être frivole et consensuel, c’est apparemment devenu impossible aujourd’hui.

Quelle image le journaliste véhicule-t-il ?

V.G. :
Le journalisme a vraiment évolué. On peut critiquer facilement et l’espace public s’est ouvert. Mais la libération de la parole a eu beaucoup d’effets pervers dans les écrits. Malheureusement on à affaire à une médiocrité médiatique, et à un développement d’une presse de caniveaux où on ne trouve aucune volonté d’enquête ni de vérification des sources. Et la question de la formation se pose davantage. On est dans l’improvisation totale. Ce sont les contraintes d’une telle structure où les professeurs formés du temps de la dictature sont censés former aujourd’hui les journalistes de demain.

A.G. : Les journalistes sont devenus plus politisés après la chute de Ben Ali. Chacun s’est dirigé vers un parti pris qui lui convient soit idéologiquement soit économiquement. Et on est en train d’asséner aux gens une idée qui me semble fausse : les journalistes qui ont adoré voir pulluler les médias après la révolution pour des raisons opportunistes disent : "la prolifération du nombre de médias, c’est cela la démocratie ! " Or c’est cette conception commerciale que moi et certaines personnes ont voulu éviter dans un pays qui tend vers des changements constructifs. Si le lecteur passe son temps à lire de la propagande qui se veut démocratique, il n'aura plus confiance en personne. Il ne faut pas refaire des systèmes qui ont prouvé leur échec, où chaque média a sa version politisée des choses (en gros soit laïque soit islamiste) et où aucun média n’est plus crédible.

Est-on libre de dire tout ce que l’on veut ?

V.G. :
Ce qui est clair, c’est qu’il y a une absence de cadrage juridique et légal de la liberté de la presse. On est dans l’année zéro de la construction de la liberté de la presse. Le champ médiatique n’est pas à la hauteur de la démocratie mais c’est aussi la rançon de la transition. Il y a une tentation des exécutifs d’avoir une mainmise sur la presse. Ce sont des réflexes dictatoriaux, des mouvements communs avec cette volonté de contrôler la parole. L’erreur a été de circonscrire les soulèvements arabes à des périodes très courtes. Cela va prendre du temps malgré la banalisation de la violence politique. Actuellement, la Tunisie traverse une zone grise et les processus sont extrêmement longs. L’acquis est fragile, on n’est plus dans la zone noire de la dictature, ni encore dans la zone blanche de la démocratie.

A.G. : Les pressions du gouvernement en place sont réelles et ont deux effets négatifs : soit ils acculent les journalistes à se censurer ou à devenir complaisants avec le pouvoir, soit ils rendent les journalistes virulents, cherchant la petite bête même s’ils savent qu’ils sont dans la mauvaise foi et la propagande éhontée. Les agressions de plus en plus fréquentes contre les journalistes ne peuvent qu’accentuer les tensions et déchaîner les passions. Le gouvernement actuel a une responsabilité dans le désintérêt du lecteur pour la presse et cette sclérose intellectuelle ne peut conduire que vers l’extrémisme. Mais les rédacteurs en chef aussi doivent se remettre en question pour pouvoir avancer et trouver des formes alternatives d’information, sereines et neutres."

 

Témoignage :  Mohamed M'Dalla : "J'aurais perturbé la sécurité nationale"
Le 22 mai 2013, le journaliste Mohamed M’dalla était convoqué avec le rédacteur en chef du site Jadal et un cameraman pour une audition individuelle. L’objet ? Un reportage effectué sur la contrebande dans le sud tunisien. Traités comme des “criminels”, ils n’ont pourtant fait que leur travail. Mohamed M’dalla revient sur cet épisode.

"Ce reportage a été tourné dans le cadre d’une collaboration entre une chaîne privée, Attounissia, et l’ONG internationale IWPR (Institute for War & Peace Reporting ). IWPR a fait appel à moi puisque j’avais quelques expériences (Libye, Egypte, Mali). Pendant mes recherches, j’ai rencontré un jeune qui m’a parlé de trafic et contrebande dans sa région de Douz, dans le sud tunisien. Je l’ai présenté à l’équipe et on l’a engagé en tant que "fixeur" contre une somme d’argent pour convaincre les trafiquants de cette région d’être filmés. L’un de mes partenaires a promis à ce jeune de l’embaucher dans l’équipe de IWPR et le sujet a été tourné en trois jours. Après sa diffusion, le jeune "fixeur" m’appelle et me menace : "tu vas le regretter", me dit-il. Selon lui, le "floutage" des visages n’était pas bien fait et l’on pouvait identifier leurs identités. Jusqu’alors, nous n’avions pas eu de problèmes. Quelques jours plus tard, alors que j’étais en déplacement en Libye, le procureur de la république décide d’ouvrir une enquête en nous accusant de "diffusion de fausse information dans le but de perturber la sécurité nationale" et "inventer un crime qui n’existe pas".

Les douaniers ont aussi ouvert une enquête sur le même sujet. On a été entendu quatre fois (7 heures de route à faire à chaque fois), mais on attend encore les résultats des enquêtes.
" Très prévoyant, Mohamed M’dalla avait heureusement enregistré toutes les communications et les accords avec les trafiquants sur son Smartphone. Il y a quelques jours, un des trafiquants ciblé dans la vidéo a été arrêté avec un stock d’armes venant d’Algérie.

 

Crédit photo de Une : Marine Périn.

Archives