Edito

Pour cette 5e édition de la Fabrique de l’Info, nous, les étudiants en master 2 de l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine, nous sommes emparés des problèmes de la censure, l’autocensure et la manipulation, vaste sujet au menu de la 3e édition des Tribunes de la Presse. Du 17 au 19 octobre, elle se déroulait à l’IJBA et au TNBA de Bordeaux. La manifestation était organisée par le Courrier International, au moment où sa rédaction était en grève pour protester contre un plan de licenciements initié par la direction. Malgré les difficultés internes, ses journalistes étaient présents pour animer ces débats, ateliers...

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Les médias français aveuglés par l'Obamania ?

 

Cinq ans après son arrivée au pouvoir, Barack Obama continue de susciter l’enthousiasme, voire l’adoration en France, alors que son bilan est rarement discuté. Un paradoxe qui pose la question du traitement dont il fait l’objet dans nos médias.

 

Il aura fallu attendre un peu plus de cinq heures du matin. Le 7 novembre 2012, Obama est officiellement réélu Président des Etats-Unis lorsque les chaînes de télévision annoncent qu’il remporte l’Etat de l’Ohio, après un duel serré avec Mitt Romney.

En France, les live, les documentaires et les envoyés spéciaux se succèdent pour rendre compte des résultats sortis des urnes. Une nuit qui aurait été beaucoup moins intense si les électeurs français avaient été appelés à voter. Un sondage daté du 22 octobre 2012, pour la radio BBC World Service, note que 72 % des français accordent leur préférence à Obama, contre 2 % à Mitt Romney. Quelques jours plus tard, un sondage CSA pour BFM TV donnait au président sortant 78 % des suffrages s’il se présentait en France. Un score soviétique qui atteint des sommets (92 %) chez les sympathisants de gauche. Ce qui fait de la France le pays le plus « obamaniaque ».

 

Méconnaissance ou mauvaise retranscription

Se pose alors le problème de la compréhension de la politique américaine. Quand un candidat, dont les valeurs le placent sur la droite de notre échiquier politique, collecte 92 % des intentions de vote des sympathisants de gauche, cela traduit soit une profonde méconnaissance de la politique américaine, soit une mauvaise retranscription des enjeux et des idées par les médias. Soit les deux.

John MacArthur, journaliste franco-américain et directeur du Harper’s Magazine, hebdomadaire de gauche, explique avoir été surpris par cette vague d’enthousiasme, en France, en direction du président américain. "J’ai moi-même une ligne critique envers Obama. J’ai senti, en arrivant en France, que ce message aurait du mal à être entendu". Cette adhésion de la population de gauche, ne peut tenir simplement au message politique. Mano Zed, journaliste français basé aux Etats-Unis, tient un blog sur le site Mediapart, où il traite de la politique américaine. Il s’étonne que cette "Obamania" ne soit basée sur aucun fait. "L’adhésion des Français s’est formée autour de critères superficiels : sa couleur de peau, son message à destination de la jeunesse, ses slogans…".

Rien de politique dans tout ça. "La France a toujours eu un rapport avec les Etats-Unis fait d’amour et de haine. En ce moment, on est dans l’adoration. Du temps de Bush, c’était la haine", poursuit Mano Zed.

 

 Obama continue d'être une tête d'affiche des médias français (photo : CC)

 

Où sont les critiques ?

Quand le sentimental prend le dessus, il reste peu de place pour développer les idées politiques. Surtout lorsqu’il s’agit d’énoncer et d’expliquer les subtilités du système politique américain. Une situation qui a marqué la première élection de Barack Obama aux Etats-Unis, comme l’explique John MacArthur. "La presse américaine était amoureuse d’Obama. C’est compréhensible. Il nous offrait la rédemption de 150 ans d’esclavage et de racisme". Mais là où la lune de miel a pris fin outre-Atlantique, elle a perduré en France.

Rarement les critiques envers les actions de Barack Obama ne percent dans les médias français. Selon le directeur du Harper’s, ce ne sont pourtant pas les occasions qui manquent : "Il n’a pas fermé Guantanamo, il a renvoyé 30 000 soldats supplémentaires en Afghanistan, il a refusé d’augmenter le taux de taxation des fonds de pension. L’Obamacare va pousser plus de 30 millions d’Américains à contracter une assurance privée. Or les assureurs privés font partie des grands financeurs de sa campagne en 2008. Il n’a pas restauré la loi Glass-Steagall qui séparait les banques de dépôt et les banques d’investissement et qui avait été supprimée sous Clinton. Tout cela alors qu’il avait les mains libres et une grande majorité pendant les deux premières années de son mandat".

Au contraire, les médias hexagonaux se gargarisent de voir Obama accueillir et dialoguer avec le Président français. Mano Zed regrette que ses actions et idées politiques passent à la trappe des articles de décryptage. "Je trouve que les médias français ont une espèce de caricature de la politique américaine en général. Obama est présenté comme très progressiste, ancré à gauche, alors que ce n’est pas le cas. Politiquement, aux Etats-Unis, il y a un parti à droite et l’autre est très à droite".

 

La caricature, une forme d’autocensure

Laurent Chalard, docteur en géographie à l’Université Paris IV Sorbonne, explique en trois points cette propension à soutenir Barack Obama dans la presse française. "Les médias français sont traditionnellement plus favorables aux démocrates. De plus, le discours d’ouverture sur le monde de Barack Obama passe bien auprès des journalistes, surtout après l’Amérique impérialiste de George W. Bush. Enfin, la France continue de se percevoir comme un pays avec une forte dimension universaliste. L’élection d’un Président noir est un peu l’accomplissement du rêve des droits de l’homme". Trois raisons qui ne tiennent pas à l’action ou aux idées d’Obama. "Si on était plus objectif, on pourrait dire que sa politique étrangère n’est pas cohérente. Ses références idéologiques, comme le pasteur Jeremiah Wright sont également contestables. C’est comme si, en France, François Hollande était un grand ami de Dieudonné".

Une perception biaisée de la politique américaine que Laurent Chalard explique par le manque d’intérêt des médias français pour la politique intérieure des pays étrangers. "Quand les médias traitent des Républicains, ils s’intéressent aux clichés classiques comme la peur de l’aspect religieux. Jamais ils ne traduisent les différents courants qui traversent le parti". Ce biais traduit "une tendance à interpréter ce qu’il se passe ailleurs en fonction de notre propre grille de lecture". Un tropisme qui montre "une méconnaissance profonde du système politique américain".

"Quand on reste dans la caricature et que l’on refuse de traiter tous les sujets, il y a une forme d’autocensure, conclut Mano Zed, même si, avec Internet, il est possible d’aller chercher l’information que les médias mainstream ne traitent pas". A ce moment-là toutefois, le journaliste perd son rôle d’informateur. "On fait reposer la charge de l’information sur les citoyens, qui doivent aller à la recherche de blogs indépendants sérieux. Or cette charge devrait revenir aux journalistes".

 

Crédit photo d'introduction : CC

 

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