LOL (L’information Ou L'humour)

 

 

Le succès croissant des humoristes dans l'espace informatif donne à la satire une place prédominante dans les médias. Ce phénomène pose la question de la limite entre information et humour. Et interroge aussi sur le glissement de certains journalistes vers la satire. Décryptage d'une tendance en hausse.

Pour la rentrée, chaque station de radio, chaîne de télévision, dégaine son programme ou son chroniqueur satirique maison. Du matin au soir, la satire s'invite sur tous les écrans et sur toutes les ondes, empiétant même sur le territoire de l'information. Des marionnettes en latex des Guignols de l'Info aux imitations de Nicolas Canteloup, Laurent Gerra et consors, en passant par le LOL journalisme du Petit Journal de Yann Barthès, la satire prend des formes différentes mais affiche un même objectif : l'impertinence. C'est le sacre de l'infotainment, un espace à l'intérieur duquel les frontières entre information, divertissement et humour sont très poreuses. Chacun des résidents de ce territoire, qu'il soit journaliste ou humoriste, empiète sur les plates bandes de son voisin. Au risque de créer un mélange des genres ?

LÉCHÉE, LÂCHÉE, LYNCHÉE
Sophia AramMatin, midi et soir : les médias prescrivent leur dose d'humour aux auditeurs et téléspectateurs quitte à frôler l'overdose. Lancée le 16 septembre 2013, la nouvelle émission de France 2, Jusqu'Ici Tout Va Bien, montre les limites du tout-humour à la télévision. Censée redresser les audiences de l'access prime time de la chaîne, l'émission présentée comme “ dynamique, drôle et décalée”, participe finalement à couler le bateau France 2. Faussement impertinente, dépourvue de concept et traitant de sujets d'actualité déjà dépassés, l'émission fait, de surcroît, perdre près de 150 000€ par semaine à la chaîne. Sofia Aram, débauchée de sa chronique satirique à succès dans la matinale de France Inter, s'est retrouvée propulsée du jour au lendemain à la tête d'une émission de 52 minutes sur la première chaîne du service public. Une décision qui semble avoir été prise par défaut. Laurent Ruquier, Stéphane Bern, Marie Drucker, Ariane Massenet, Anne-Elizabeth Lemoine, Frédéric Lopez, Flavie Flament… Sofia Aram était loin d'être le premier choix de la chaîne pour présenter l'émission. Le 16 octobre, l'émission atteint le triste record de 2,6% de part de marché. Une chute de l'audimat qui n'est pas sans conséquences pour les recettes publicitaires et les audiences des tranches horaires suivantes. Et en premier lieu, le journal de 20h, qui voit l'écart avec son concurrent TF1 se creuser. Une victime collatérale qui provoque la grogne de la rédaction de la deuxième chaîne : “Chaque émission est la locomotive de celle qui suit. Nous préférons un TGV qu'une Micheline”, explique Dominique Verdeilhan, président de la Société des Journalistes de France 2. Animatrice inexpérimentée, absence de concept, rejet du public et de la critique : la chaîne s'entête pourtant à garder l'émission sur sa grille. A l'origine diffusée en direct, Jusqu'Ici Tout Va Bien est désormais enregistrée à 14h30 pour une diffusion à 18h15. Ironie du sort, Sofia Aram assurait la promotion du programme en déclarant : “Si on fait une émission en direct pour qu'elle ressemble à une émission enregistrée, ça m'intéresse moins” Un que ça n'intéressera plus désormais, c'est Philippe Vilamitjana, feu directeur des programmes de France 2, sacrifié le 21 octobre 2013 sur l'autel de l'audience. C'est lui qui avait insisté pour programmer à tout prix l'émission malgré des réticences internes.

(*) À l'heure où nous écrivons ces lignes, nous ne pouvons pas assurer que l'émission sera toujours à l'antenne d'ici la publication.

DERRIERE LES RIRES

La multiplication des programmes satiriques traduit d'abord une volonté de dédramatiser l'actualité économique, sociale ou encore politique de plus en plus complexe et anxiogène. Bombardé d'informations en tous genres à longueur de journée, le public utilise le rire comme un exutoire. L'humour revêt alors un caractère cathartique et libérateur des malaises engendrés par la sur-information.

Mais cette propension des humoristes à investir le terrain de l'information apparaît comme plus lourde de sens. “ L'information dite classique trouve aujourd'hui ses limites dans son message et dans la façon dont celui-ci est véhiculé ”, explique Marilyne Rudelle, doctorante en sociologie des médias à l'université de Bordeaux Segalen qui réalise une thèse intitulée « Humour et démocratie en France : Ce que font les « bouffons contemporains » des médias satiriques audiovisuels quotidiens à la sphère publique française.

G râce à la dérision, l'humoriste peut se permettre d'aller plus loin que le journaliste dans le traitement de l'information. Ces derniers auraient-ils tendance à pratiquer l'auto-censure et tendre vers le politiquement correct ? Une chose est sûre, les très bonnes audiences des programmes satiriques (le 8 octobre 2013, C'est Canteloup a rassemblé 9,4 millions de téléspectateurs sur TF1) tranchent avec les résultats de l'étude TNS Sofres sur la confiance qu'accordent les français aux médias. 59 % des français considèrent que les journalistes sont soumis aux pressions des partis politiques et du pouvoir. 56 % pensent qu'ils sont dépendants des milieux financiers.

Ce sentiment d'omerta, de loi du silence pratiquée par certains journalistes s'est illustré dans « l'affaire DSK ». Le 18 mai 2011, le journal France Soir titrait “ Tout le monde savait” et Libération faisait son autocritique en affichant en une “Sexe, médias et polémique”. Pourtant la réputation de séducteur de l'ancien patron du FMI avait déjà été évoqué dans les médias en 2009. Non pas par un journaliste politique mais par l'humoriste Stéphane Guillon dans une de ses chronique sur France Inter (voir encadré 2).

La satire peut également prendre la forme d'un moyen de contourner et de dénoncer les plans de communication minutieusement préparés par les conseillers des hommes politiques, entreprises, et autres personnalités exposées médiatiquement. La satire, et de manière plus générale, la moquerie de ces pratiques protocolaires, prémunit le public contre le prêt-à-penser.

Derrière le ricanement provoqué par un dessin, une caricature ou un commentaire grinçant sur l'actualité, il y a aussi une volonté de faire réfléchir, comme l'explique le dessinateur de presse Marc Large: “la satire permet de réfléchir, tout en riant et en dédramatisant”.

PLUS DE L'AUTOCENSURE QUE DE LA CENSURE

L'autocensure évoquée plus haut à propos des journalistes tend aussi à être utilisée par les humoristes. Une pratique pour éviter la blague de trop ? Pour François Rollin, humoriste : “ les comiques ont le droit à l'outrance et à forcer le trait, mais dans les limites de la loi, c'est-à-dire sans tomber dans la diffamation, l'insulte, l'atteinte à la vie privée ou l'antisémitisme”. Et Marilyne Rudelle d'ajouter : “l'autocensure c'est savoir soi-même ce qu'on a le droit de dire ou pas”. Chacun se fixe ses propres barrières, à défaut d'être soumis à une censure explicite.

Il arrive parfois que la satire rate sa cible et flirte avec le mauvais goût. Si certains sujets restent tabous ou se prêtent difficilement à la caricature, d'autres se retrouvent face au problème de la temporalité. A partir de quand peut-on rire d'un fait grave, d'un fait divers ? L'immédiateté de l'information semble incompatible avec la possibilité de rire de tout, tout de suite. Selon Marc Large, “ le rire cohabite difficilement avec l'émotion de masse”. En témoigne le malaise suscité par la publication de la une de Charlie Hebdo en juin 2009 après le crash du vol Rio-Paris AF 447. Dans un tel cas de figure, ce genre de “moments étranges”, la solution du dessinateur est “d'attendre un peu”. Une attente qui permettrait de faire le deuil d'un évènement afin de l'accepter, et pouvoir en rire plus tard, avec le détachement nécessaire. L'autocensure revêt ici un caractère éphémère.

La phrase de Beaumarchais, “Je me presse de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer”, extraite du Barbier de Séville semble donc plus que jamais d'actualité. Le LOL journalisme apparait comme le signe d'une évolution dans la façon d'informer, une mutation dans l'air du temps médiatique. Quant aux humoristes, ils occupent une place de plus en plus forte dans l'univers médiatique et usent de la satire pour délivrer un message informatif.

{jcomments on}

LA SATIRE, EXCEPTION CULTURELLE FRANÇAISE
Stéphane GuillonRévélé au grand public avec sa chronique satirique dans la matinale de France Inter en 2008, Stéphane Guillon tire sur tout ce qui bouge, aussi bien à gauche qu'à droite. Déjà en 2009, Dominique Strauss-Kahn se plaint en direct à l'antenne de l'impertinence du trublion : “j'ai assez peu apprécié les commentaires de Stéphane Guillon. Il a dépassé les bornes de l'humour et flirté avec celles de la méchanceté”, après que l'humoriste ait dénoncé le comportement décomplexé du patron du FMI avec la gent féminine. Il aime s'attaquer aux puissants et n'épargne pas le Président de la République de l'époque, Nicolas Sarkozy, qui confie son agacement à des journalistes : “mais dans quel pays vit-on pour entendre des choses pareilles ?” Et l'humoriste n'hésite pas à épingler régulièrement ses propres patrons, Philippe Val et Jean-Luc Hees. Une impertinence sans bornes qui conduira à son licenciement de la radio publique en 2011. Il arrive même que la liberté de parole face aux puissants dépasse les frontières de l'hexagone. En 2012, Les Guignols de l'Info laissent suggérer dans un sketch que les sportifs espagnols sont tous dopés, et prend pour cible la star mondiale du tennis, Rafael Nadal. Une plaisanterie qui va prendre des proportions démesurées. La Fédération espagnole de tennis menace de porter plainte, et le roi Juan Carlos dénonce “l'imbécilité” des marionnettes françaises. Autre exemple de tension diplomatique causée par l'exception culturelle française, deux dessins humoristiques publiés dans le Canard Enchaîné en septembre 2013. En cause, des caricatures faisant référence à la catastrophe nucléaire de Fukushima. Un humour noir qui a blessé le gouvernement japonais, et qui ne serait jamais passé dans la presse nippone.

Archives