Quand le grand reportage fait des bulles…

 

Le grand reportage semble avoir trouvé un nouveau support. Plus court, plus pédagogique et accessible, la bande dessinée séduit journalistes et éditeurs. Sans être une innovation, de grands noms du "neuvième art" s’aventurent à lui inventer de nouvelles formes.

 

Au début du mois de septembre 2013, la France découvre la Revue dessinée, ovni journalistique incluant des enquêtes au long cours sur des sujets de société dont la particularité est d'associer un dessinateur et un reporter. "Le langage BD permet de passer d'un mode symbolique à un mode narratif. Nous n'avons pas l'ambition de faire un tableau exhaustif mais d'avoir une approche pédagogique", explique "le Binôme", dessinateur spécialisé en économie dans la Revue. Au sujet de son reportage dans le premier numéro du trimestriel, il explique : "On fait référence a Keynes mais si on demande à cinquante personnes ce qu'est une relance keynésienne, combien sauraient répondre ?". La bande dessinée innove. Par son biais, les thématiques les plus complexes deviennent accessibles. Et « le Binôme » est confiant : les bons chiffres de vente de son premier numéro rendent optimiste.

Dans un article de recherche intitulé Le reportage en bande dessinée dans la presse actuelle : un autre regard sur le monde, la chercheuse Séverine Bourdieu met en relation le phénomène BD-reportage avec le déclin de la presse écrite : "Alors que la presse écrite généraliste traverse une crise économique notable, l'intérêt commercial que représente l'association avec la bande dessinée, média en pleine expansion et dont les ventes sont florissantes, paraît évident. Ce type de publication aura pour conséquence d'élargir le lectorat traditionnel et même de le rajeunir : sont essentiellement visés les jeunes d'une vingtaine d'années et les trentenaires cultivés, amateurs de bande dessinée, qui n'achètent pas habituellement la presse quotidienne ou hebdomadaire, mais qui pourront faire cette dépense pour lire un inédit."

"Faire de la BD journalisme, c'est manifester ses partis pris et un sentiment d'urgence qui font accéder le lecteur à un autre niveau d'information." La définition est signée Art Spiegelman, un monument de la bande-dessinée, lauréat du prestigieux Pulitzer en 1992 avec Maus. Une biographie de son père, juif déporté, qu'il représente à travers une souris. Impossible de s'intéresser à la question du reportage dessiné sans évoquer l'influence considérable de Spiegelman. Aux États-Unis, le célébrissime New Yorker lui confie une nouvelle mission en 2004 : faire du terrain, couvrir et raconter l'intérieur de la Convention nationale des Républicains.


Grâce à Maus qui raconte l’histoire de son père, ancien déporté juif, Art Spiegelman a obtenu le prix Pulitzer 1992. Dessin Art Spiegelman.

En février 2009, un dessinateur de presse suisse se lance dans un projet original de reportage dessiné. Patrick Chappatte, qui aime à parler de "BD du réel", décide d'associer reportage télévisé et dessin de reportage. C'est au sein d'un "laboratoire" (selon son propre terme), que commence la réalisation de La mort est dans le champ autour d'un sujet sensible : les champs de mines au sud-Liban. "Je travaille comme un journaliste, je vais sur place. Avant je faisais trois grands reportages par an, mais aujourd'hui je me limite à un seul", explique celui qui a marqué les esprits avec ce reportage-BD télévisé, notamment adapté de son livre BD Reporter.

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Pour définir son intérêt pour le format, il loue la liberté de travail que lui offre le dessin : "Contrairement à un photographe, je n'attends pas l'instant parfait, je le reproduis grâce à mon dessin." Le crayon et le carnet de note permettent de se concentrer davantage sur l'environnement, plutôt que sur la recherche de la bonne image, de la captation de l'instant.

Dans la revue Médias de décembre 2005 , Jean-Luc Fromental, scénariste chez Gallimard confie : "Non seulement la BD reportage élargit à la fois le territoire et le public de la bande dessinée, mais il répond à la saturation des images en général et à la plate hégémonie de l'image télé en particulier par l'image et par le style." Si de plus en plus de journalistes (essentiellement grands reporters) s'orientent vers l'illustration dessinée plutôt que vers la photo ou la vidéo, c'est en raison du cadre très personnel que donne le dessin. Joe Sacco, auteur référence de la discipline, "créateur du genre" selon la chercheuse Séverine Bourdieu, défend cette thèse : "Un journaliste va écrire dans un article : Les rues de Gaza sont très boueuses. Mais combien de fois peut-il l'écrire ? Alors que moi, je peux les montrer en permanence à l'arrière-plan, et elles collent à l'esprit du lecteur comme elles ont collé à mes chaussures." Le lecteur enregistre ces images, le contexte du récit et prend une conscience plus "physique" de la réalité vécue.

En 2010, Joe Sacco publie Gaza 1956, en marge de l'histoire, un ouvrage important dans la BD Journalisme. Dessin Joe Sacco.

A l'image de XXI, de la Revue dessinée ou même des nombreux livres de reportages dessinés, les médias diffuseurs de ce domaine encore jeune sont indépendants. Moins de pressions, davantage de temps pour enquêter, penser son reportage, des conditions rêvées pour tout journaliste. Le rédacteur en chef de la Revue dessinée, Franck Bourgeron, explique que les sujets prennent parfois "plusieurs mois", un confort de travail en voie de disparition. La liberté de ton peut s'exprimer entièrement pour offrir au lecteur une retranscription personnelle, foncièrement subjective, d'une réalité.

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Raconter la réalité dans les domaines les plus sensibles

La politique
L'avenir du reportage politique passe-t-il par le dessin ? En 2012, alors que la campagne du Président élu François Hollande prend fin, un dessinateur, Mathieu Sapin (aucun lien avec Michel, ministre du Travail) sort un album d'un genre nouveau. Pendant la campagne, comme un journalistes, Sapin est Embedded, c'est à dire autorisé à suivre François Hollande partout, tout le temps. Avec un double défi : dans un premier temps, rendre compte de ce qu'il voyait et pouvait raconter, livre une planche chaque semaine au quotidien Libération pendant la campagne et retranscrire certains Off une fois l'élection passée. En se mettant en scène, l'auteur assume une subjectivité tout en ne retranscrivant que ce qu'il a vu et vécu.


Le dessinateur Mathieu Sapin a pu suivre François Hollande pendant toute sa campagne de 2012. Dessin Mathieu Sapin.

Marie-Ève Malouines, chef du service politique de France Info, a publié en mai 2013 une BD satirique (les dessins sont de Faro) autour du couple présidentiel : Moi Président, vie quotidienne à l'Élysée. « Le fait que je sois chef de service politique n'a pas posé de problème dans la mesure où le livre est humoristique et présenté comme tel », répond-elle lorsqu'on l'interroge sur une possible mauvaise interprétation de son projet. Il faut distinguer enquête politique et livre humoristique parodiant la vie politique. Et cette règle s'applique aussi pour le dessin satirique que la plupart des journaux publient chaque jours et qui sont plus proche de l'édito que de l'information. Dans le cas de la BD Quai d'Orsay, autre succès qui franchit les portes d'une grande institution républicaine, on est dans un autre domaine : le témoignage. En l'occurrence, celui d'un ancien diplomate (voir plus bas).
La journaliste et le dessinateur

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Dans le cas de Mathieu Sapin, il s'agit d'un ouvrage comme on en lit à chaque fin de campagne avec pour spécificité ces dessins qui ouvrent à un plus large public. « La bande-dessinée va à l'essentiel de façon plus légère. Ca peut attirer un public qui ne lirait pas de livres politique », résume Marie-Ève Malouines.

Quai d’Orsay : une BD ouvre les portes du ministère

En 2010, un ancien diplomate, Antoine Baudry décide de raconter son passage au Quai d'Orsay aux côtés de Dominique de Villepin. A l'occasion de la sortie du film éponyme, nous avons rencontré Alain Juppé, ancien ministre des Affaires étrangères et Vincent Floreani, directeur-adjoint de la communication au ministère.

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La BD reportage

En France, la BD de reportage trouve ses racines chez « Hara-Kiri » et « Charlie Hebdo » à travers notamment les voyages de Cabu durant les années 70. Mais ses véritables fondations se forgent dans les années 90 en se trouvant une figure tutélaire, Joe Sacco. A travers le travail de ce dessinateur américano-maltais au Proche-Orient, au plus près de la population palestinienne, une nouvelle vision du conflit est offerte aux lecteurs. Sa volonté est de briser la représentation habituelle des médias de masse. Palestine : Une nation occupée (1993) et Palestine : Dans la bande de Gaza (1996) s'appuient sur une série de témoignages de victimes, des impressions de zones de guerre et de scènes de cohabitation israélo-palestinienne ordinaire. Ce projet est né d'une frustration : la vision orientée des médias de masse : « Pourquoi avoir travaillé sur la Palestine ? Primo, j’étais un contribuable américain dont l’argent était dépensé pour perpétuer l’Occupation, et deuzio, j’étais diplômé de l’école de journalisme de l’université d’Oregon, atterré de voir la manière minable – dois-je dire détestable ? - dont les journalistes américains traitaient la question ». Le Canadien Guy Delisle s'aventure lui en Chine avec « Schenzen » (2000), puis en Corée du Sud, « Pyongyang » (2003) avant de délivrer ses « Chroniques birmanes » (2007). Des régions difficilement accessibles sans conditions aux journalistes professionnels. « Chronique de Jérusalem » (2008) évoque le déplacement de sa famille en Israël avec le même souci du détail signifiant : « Concernant l'autobiographie, j'aime bien cette forme parce qu'elle permet d'être dans l'image. Pour faire un voyage, je trouve cela idéal, puisque cela permet d'avoir l'impression d'amener le lecteur avec moi, il me voit quand je prends la voiture, il s'assoit à côté de moi puis on va se balader dans le désert et je vais faire des dessins là-bas. j'ai vraiment l'impression d'amener le lecteur avec moi. »
Avec le premier tome « Le photographe », paru en 2010, Emmanuel Guibert s’associe à un professionnel, Didier Lefèvre, parti en mission en Afghanistan au milieu des années 80 pour Reporters sans frontières. En superposant dessins et clichés, la série montre les conditions de travail de ces journalistes par temps de guerre, en explorant par extension le cadre de vie de la population afghane.

Si les points de chute de ces dessinateurs ne sont pas méconnus du public, ils trouvent de nouvelles représentations à travers le dessin. En voulant davantage décrire que démontrer une situation, la bande dessinée délivre le journaliste du carcan de l’objectivité réclamée. Celui-ci
s’appuie sur un ressenti qu’il imprime à travers chaque case et dialogue.


« Les chroniques de Jérusalem », vision personnelle du conflit par Guy Delisle. (Dessin Guy Delisle)

 

 

 

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