Le journalisme embarqué: une histoire de point de vue?

 

 

La guerre menée par l'armée française au Mali en janvier 2013 a été largement couverte par des journalistes embedded. Embarqués par des troupes armées, cette méthode suscite la controverse. Des reporters l'ayant vécu témoignent de ses limites et contraintes. Décryptage.

Olivier Santicchi est grand reporter à TF1. Il a couvert l'Afghanistan, la Côte d'Ivoire, le Niger, et récemment le Mali. Le embedded, il en connait les limites, les contraintes. La guerre c'est avant tout une prise de risque pour soi-même : "ou on est prêt à risquer sa vie et on ne part qu'avec l'armée, ou on considère qu'une info ne vaut pas la vie. In fine, si tu mets les choses sur le même plan, tu te rends compte que risquer sa vie au nom de la liberté de l'information, c'est extrêmement chevaleresque. Il faut vraiment avoir cette foi dans le métier, ce sacerdoce pour accepter ce risque monumental. Peu de nos confrères sont prêts à prendre ce risque".

Ousmane Ndiaye, chef de rubrique Afrique au Courrier International, décide de rester huit mois au Mali en tant qu'indépendant. Il ne rentre pas dans les rangs de l'armée lors de l'opération militaire appelée « Serval ». Une frappe éclair, 15 jours, suivie par plus de cinq cent journalistes embedded. Un choix qu'il conteste : "Le journaliste ne se met pas en danger. Zéro prise de risque, c'est contradictoire avec l'esprit du journalisme". Ousmane Ndiaye ne se présente pas comme un journaliste de guerre: "J'y vais pas parce que c'est la guerre. Je vais dans un pays ou un espace parce que ça m'intéresse, parce que j'ai des atouts, je suis capable de comprendre".

 

Embedded ?

Le embedded, ou le journalisme embarqué est une pratique de plus en plus utilisée par les armées d'occidentlors d'un conflit. Les journalistes sont à côtédes militaires pour une durée déterminée et dans une zone définie par ces derniers.Autorisés à les suivre, les reporters montrent ce que les militaires acceptent de leur faire partager.

Aimé-Jules Bizimana est chercheur en Sciences Sociales au Groupe de Recherche Interdisciplinaire sur la Communication, l'Information et la Société (GRICIS) à Montréal. Historiquement, "dans le contexte américain, le terme embedded est officiellement associé à la guerre en Irak de 2003, rappelle Aimé-Jules Bizimana. Mais il avait été utilisé auparavant sans retenir l'attention. Durant la deuxième guerre mondiale, des milliers de journalistes occidentaux ont suivi des troupes. La seule différence c'est qu'à l'époque, il y avait la censure officielle et les reporters devaient soumettre leurs articles aux censeurs militaires avant de les publier".

 

Journalistes embarqués, journalistes prisonniers ?

Les contraintes du terrain limitent la marge de manœuvre des grands reporters. Distance géographique, manque de nourriture et de matériel, "la guerre c'est toujours un état d'exception", souligne Ousmane Ndiaye. Pour pallier à ces manques, l'embedded est une solution. "Dans un pays comme le Mali, deux fois et demi plus grand que la France, remarque Olivier Santicchi, avec peu d'infrastructures routières, des contraintes de déplacements énormes,la logistique c'est la première contrainte du journaliste. Parfois le seul moyen d'accéder à un pays c'est l'armée. Tu peux traverser des villages sous domination islamique depuis un an, il n'y a pas de commerce, pas d'eau, pas de nourriture".

Une explication qui exaspère Ousmane Ndiaye car il défend le courage journalistique. "Ton rapport à l'espace change quand tu es entouré de mecs avec des Guns qui te protègent. Il m'est arrivé de rouler quatre heures, tu ne vois pas une âme qui vive, ça change ton rapport à l'espace, tu es en veille. Quand une feuille tombe, tu l'entends, parce que t'es en danger. Quand t'es embarqué, t'es en sécurité".

Pierre Bayle, directeur de la Délégation à l'Information et à la Communication de la Défense, prône le journalisme embarqué. "Le embedded, ce n'est jamais qu'un compromis dans les situations où le journaliste n'a pas d'autre solution pour aller au plus près des contacts et des combats éventuels, que de passer par l'armée". Ousmane Ndiaye sourit. Selon lui, cette prise de position écarte la prise en compte des enjeux économiques actuels qui imposent de nouveaux choix aux journalistes. Qui veut encore assumer le coût financier d'une équipe de reporters sur un terrain de conflit ? Surtout pas les grandes rédactions selon le journaliste indépendant. Il pose la question de la fonction journalistique : "aujourd'hui, il y a une forme de paresse. Pire, une forme de renoncement. Ily a un choix, c'est le journalisme embarqué. C'est pratique pour les rédactions". Olivier Santicchi préfère parler "d'emprisonnement de l'immédiateté". Les grand médias se sont enfermés dans l'idée que l'information doit aller vite. Une idée provoquée par ces enjeux financiers. Il l'admet : "Oui, couvrir un conflit demande du temps, mais ce temps, ce n'est pas notre modèle économique".

 

une source d'information unique

L'embedded repose sur l'encadrement des reporters. Les troupes armées imposent des itinéraires. Les images et les interlocuteurs que le journaliste rencontre en sont le reflet. "On est avec les militaires français, rapporte le journaliste de TF1, donc tributaires de leur bon vouloir, de leur hébergement, de leur transport, etc. Parfois c'est une rançon incontournable. On est obligés d'être captif, parce que le seul point d'entrée c'est eux qui le tiennent". Antoine Estève, grand reporter pour la chaîne d'information I-Télé, complète : "Les rencontres avec la population en embedded sont un peu réglées, dirigées par les militaires. C'est normal, c'est leur boulot".

L'embedded crée donc une relation particulière entre journalistes et militaires. Le chercheur Aimé-Jules Bizimana décrypte : "L'évolution majeure rapportée par plusieurs chercheurs est le passage d'un contrôle basé sur la censure comme durant la Deuxième Guerre mondiale et la Guerre du Golfe à un contrôle plus souple et subtil. Il ne s'agit plus de réprimer mais de gérer la présence des médias. En Irak, rappelle le chercheur, les journalistes ne pouvaient pas quitter leur unité et revenir. Il pouvait se passer quelque chose d'intéressant à quelques kilomètres avec une autre unité mais le journaliste était prisonnier de son unité"

Prisonnier d'une unité, embarqué avec les militaires dans la complexité d'une guerre, le journaliste devient dépendant. Alors, doit-on accorder de la crédibilité aux sources procurées ou facilitées par l'armée ? Pierre Bayle, directeur de la Délégation à l'Information et à la Communication de la Défense, n'y voit aucun problème : "Il y a une forme de snobisme chez certains journalistes qui considèrent qu'aller avec les militaires c'est se compromettre". "Ce n'est pas par snobisme, rétroque OlivierSanticchi, c'est qu'on est dépendants d'une source d'information unique. Si on s'en tient à cette unicité, très honnêtement, on n'est précisément pas objectifs. On n'a pas d'autres sons de cloche". Le chercheur en Sciences sociales Aimé-Jules Bizimana parle de « soda straw view » : "on ne voit que ce qui est devant soi. Dans l'embedded, c'est cette perspective qui domine sans la possibilité d'avoir une vue d'ensemble". Antoine Estève l'accorde, "si on veut montrer ce qui se passe de l'autre côté, chez les citoyens, les habitants, sur l'économie locale, sur la société, l'embedded n'est pas le plus facile". Pour Olivier Santicchi, c'est l'angle du reportage qui fait les choix. Cela peut parfois justifier d'être dans le pas des militaires : "Au Mali, on voulait parler de la difficile progression de l'armée, sa difficulté à avancer au travers du théâtre malien. Ce n'est pas pas parce que tu n'as pas le son de cloche des Djihadistes qu'on nuit à la description de cette chevauchée mi-fantastique, mi-pathétique".

 

" L'intégration est une stratégie de communication "

Le journaliste indépendant et chef de rubrique Afrique au Courrier International Ousmane Ndiaye face au général Bernard Barrera, commandant de l'opération Serval au Mali. (photo: Ophélie Le Piver)

 

Militaires ou journalistes, la stratégie de communication serait-elle le véritable enjeu de l'embedded ?Legouvernement ou l'Etat va avoir à cœur de justifier telle intervention auprès de la société française, analyse le reporter de TF1 Olivier Santicchi. Il ne faut pas être naïf, le militaire est aux ordres du politique. Il y a une porosité de ce volontarisme politique qui consiste à dire ''ça se passe bien'' ". Son confrère d'I-Télé Antoine Estève en convient : " Quand c'est arrangé, qu'il y a un général qui va venir serrer la main devant nos caméras à un chef local juste pour dire ''voilà on fait la paix, tout le monde travaille ensemble'', on sait que cette image est très importante pour eux ". Le Général Bernard Barrera, chef de l'opération Serval au Mali n'adhère pas à cette idée de la manipulation dans ce conflit. Selon lui,rien n’a été caché aux journalistes, l’armée a joué la transparence : " En tant que général, j'ai toujours considéré que l'on devait dire ce que l'on faisait. La population doit savoir ce que l'armée fait avec les armes du pays ". 

 

" La plupart du temps, les approximations ou mensonges de l'armée, c'est par omission, pense Olivier Santicchi. Ils savent très bien que c'est grave de mentir. Dans leur formation, on leur dit, ne mentez pas, mais par contre vous n'êtes pas obligé de tout dire, vous pouvez rester dans un registre général ". Selon Aimé-Jules Bizimana, pas de doute, le journalisme embedded est un outil de communication pour les forces armées. Le chercheur appuie son propos sur l'analyse faite à posteriori de la relation entre les médias et l’armée en Irak: "Pour les américains en Irak, il y avait nécessité de contrer la propagande de Saddam Hussein. Ils voulaient s'assurer de dominer le terrain de l'information avec des journalistes qui allaient relayer en force le point de vue de l'armée américaine. L'intégration est donc une stratégie de communication par médias interposés. Il fallait par contre s'assurer de contrôler l'accès sur le front. Seuls des médias triés sur le volet comme CNN ou ABC ont suivi de véritables opérations de combat avec les colonnes de tête de l'armée".

 

Alors, manipulés les médias ? Pas forcément. Pour contourner ces limites, se documenter peut aider le journaliste, comme le conseille Olivier Santicchi : "Quand tu es en vallée Afghane, tu ne peux pas te permettre de partir un peu comme Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier pour demander ce qu'ils pensent en face. La seule façon de compenser, c'est de lire, de te renseigner sur la partie de la société à laquelle tu n'auras pas accès parce que tu seras avec les troupes françaises". Le journaliste doit travailler hors cadre militaire. L'objectif : avoir d'autres visions du terrain que celles des militaires. "Dans la vallée de la Kapisa, on était en embedded, raconte Antoine Estève. Il y avait une réunion et les villageois expliquaient que l'armée avait construit des puits, réouvert l'école pour les enfants. Un mois après, on est revenu sans l'armée. L'école, il n'y avait pas de professeur et le puits ne fonctionnait pas". Olivier Santicchi est sorti lui aussi du dispositif militaire au Mali. "L'avantage c'est que tu te retrouves avec des gens qui composent la société. Tu prends le temps de discuter avec l'homme de la rue, des élus, des universitaires, et tu mesures à quel point la situation peut être complexe, bien plus que ce que bien te dire un militaire. Pas nécessairement parce qu'il est malhonnête, mais parce qu'il te dit juste ce qu'il sait, ou ce qu'il veut te dire".

Journalisme embarqué ou non, sur un terrain de guerre, l'une de ces pratiques ne doit pas se substituer à l'autre et inversement. Aux journalistes de voir quelle est la plus adaptée à la situation, et d'avoir conscience des limites de chacune d'entre elles.

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