Précaires Sans Frontières

 

 

 

Près de 90 journalistes se sont exilés cette année dans le monde, mais seule une poignée parviendra à retrouver un poste dans une rédaction. Souvent perçu comme une libération, l’exil n’est en fait que le début d’un long parcours du combattant. Portraits.

 

Sa cellule, glaciale, est éclairée en permanence par de gros projecteurs pour le priver de sommeil. Il est entièrement nu, ne peut aller aux toilettes pour uriner, n'a le droit pour seul repas qu'à deux bananes et deux comprimés de paracétamol. Chaque nuit, il se fait réveiller et traîner jusqu'à la chambre de tortures, où on le « traite » jusqu'au petit matin. “Mes bourreaux me ligotaient comme une bête prête à rôtir, me faisaient tourner autour d'une barre, et des coups de barre de fer à béton pleuvaient sur mon dos.”, s’indigne-t-il aujourd'hui. Puis, on lui passe un chalumeau à quelques centimètres des blessures pour en raviver la douleur. Enfin, on le fait sautiller sur du gravier en le forçant à chanter l'hymne national. “Chère patrie, terre chérie, tu es notre seul et vrai bonheur.

Du 5 au 12 février 2010, Simon Hervé Nko'o, reporter camerounais de l'hebdomadaire Bebela, a ainsi été détenu par les services secrets. Après une parodie de procès, à huis clos, sans avocat ni témoins, il a été condamné à 15 ans de prison. Le journal Bebela a été interdit de publication. En cause ? La détention de documents jugés confidentiels impliquant des hauts responsables de l’État camerounais dans une affaire de détournement de fonds. Grâce au soutien de ses confrères et de nombreuses organisations (Reporters Sans Frontières, le Comittee to Protect Journalists, la Fédération Internationale des Journalistes), son supplice a été limité à une semaine. Il a pu s'enfuir en Guinée équatoriale. Après avoir traversé le Nigeria, le Niger, la Libye et l’Algérie, Simon Hervé Nko'o parvient à rallier la France. Il demande l'asile politique à l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatride). Au bout de cinq mois de procédure, il obtient le statut de réfugié. “L'asile ne se prépare pas. On fait un pas après un autre. On avance sans réellement savoir où on va.”, assure-t-il. Et l’on ne choisit pas vraiment où l’on arrive (voir encadré).

 

Six mois pour souffler

En septembre 2013, l’urgence de la situation de Simon Hervé Nko'o est enfin reconnue. Cela lui permet de trouver refuge à la Maison Des Journalistes (MDJ), à Paris. Fondée en 2002, la MDJ est un endroit unique au monde qui héberge gratuitement des journalistes exilés de toutes nationalités, pour une durée de six mois. Il peut enfin souffler, se remettre de ses traumatismes : “Je présentais des signes inquiétants :un effondrement psychologique évident caractérisé par des regards craintifs, des silences prolongés, et une démarche claudicante jusqu'à ce jour”. Pour ce genre de cas, une psychiatre bénévole est disponible sur demande, mais selon Shirin Wertime, chargée de mission à la MDJ, son utilité est relative. Elle affirme : “Franchement, en un an, j’ai dû la voir trois fois”.

[La MDJ] demeure le premier endroit où le soleil s'est levé avant moi depuis mon départ du Cameroun, confie Simon Hervé Nko'o. On m'a appris ici à ne plus vivre sur le qui-vive.” Pour le moment, il survit avec le RSA, 430 euros par mois. En février prochain, il devra quitter la MDJ et trouver un logement, mais il doit avant tout réapprendre à vivre : “Je communique avec les autres réfugiés. Nous sommes une communauté de vie et de destins liés”.

 Grâce à la médiatisation de son cas, Makaila Nguebla a évité son extradition vers le Tchad.

Depuis trois mois, le blogueur tchadien Makaila Nguebla fait lui aussi partie des 14 élus hébergés à la Maison des Journalistes. Il milite pour le respect des droits de l’homme au Tchad. Mais suite aux pressions du régime autoritaire d’Idriss Déby, il a été chassé de la Tunisie où il était parti étudier, puis du Sénégal où il travaillait comme journaliste. Tout comme Simon Hervé Nko’o, c’est grâce au soutien d’organisations internationales (Reporters sans frontières, Amnesty International) et de personnalités françaises, qu’il parvient à s’en sortir. Makaïla n’est pas renvoyé au Tchad, mais en Guinée-Conakry. De là, il parvient à gagner la France, et est accueilli à la Maison des Journalistes.

Deux difficultés majeures attendent Simon Hervé Nko’o et Makaila Nguebla à leur sortie de la MDJ. Frédéric Roy, responsable de l'action sociale et de l'hébergement à la MDJ explique : “C'est clair que c'est très compliqué. Je ne peux pas mettre la pression aux exilés en leur disant qu'il faut trouver un logement, un travail, mais en même temps il faut essayer de les préparer à la suite. Les six mois passent très vite”.

 

Journaliste ou pas, même combat

Frédéric Roy prévient : “Seulement 5 à 10% des journalistes qui sortent de nos murs trouvent un logement. Le plus souvent, il ne s’agit que d’un hébergement. Une solution temporaire.” Ceux qui ne trouvent pas de logement peuvent espérer trouver une place dans un Centre d'accueil de demandeurs d'asile (CADA). Mais là encore, les demandes sont deux fois plus nombreuses que les places disponibles. “Beaucoup de réfugiés dorment à la rue ou dans les aéroports, parfois pendant des mois. Les journalistes n’ont pas un statut privilégié par rapport aux autres réfugiés, ce sont les mêmes procédures. Certains finissent malheureusement par connaître le même sort.”, déplore Shirin.

 

La difficile réinsertion

D’après le Committee to Protect Journalists (CPJ), seuls 21% des journalistes exilés parviennent à continuer à exercer leur métier. Makaïla se dit confiant pour l’avenir : “Je suis en train de déposer des CV un peu partout. J’espère pouvoir trouver une tranche horaire pour animer la même émission que je faisais à Dakar”. Cependant, sa vision peut paraître naïve. “D’une manière générale, les journalistes qui arrivent en France pensent que tout va devenir plus facile et que leur situation sera réglée d’ici trois mois, explique Frédéric Roy. Mais ils finissent vite par comprendre que ce n’est que le début d’un long parcours du combattant.”

Simon Hervé Nko’olo et Makaila Nguebla sont francophones. La langue reste un critère de sélection cruel. La Maison Des Journalistes offre des cours de français pour préparer la réinsertion, mais ce ne sont que des notions. “Les journalistes non-francophones n’ont aucune chance de trouver un travail de journaliste en France”, reconnaît Shirin Wertime.

 

La censure s’exile aussi

Bannie de l’Iran en 2007, Farnaz Seifi regrette que son pays soit encore l’une des premières prisons pour journalistes au monde (photo : Anthony Michel)

Farnaz Seifi, blogueuse iranienne très investie sur la question du droit des femmes, parle anglais et surtout : persan. Exilée en Allemagne, elle en a fait une force. Elle travaille pour le service multimédia de la Deutsche Welle ( le service international de diffusion de l’Allemagne) “Cela me permet de garder contact avec mon pays, grâce aux citoyens et aux journalistes.” assure-t-elle. Elle peut échanger facilement avec ses sources qui lui envoient des photos et lui permettent d’écrire sur son blog des faits vérifiés sur place. Cela dit, lorsqu’il s’agit de continuer à écrire des billets pour son blog, Farnaz n’est pas pour autant totalement libre de ton. “Difficile de s’empecher de s’auto-censurer” explique-t-elle. Afin de protéger sa famille restée en Iran, elle se montre très prudente. “J’écris comme si j’étais encore là-bas, en me disant que pour chaque article, je pourrais être interrogée par des agents du gouvernement” avoue la blogueuse. Sa chance, ce sont toutes les possibilités d’échanges offertes par internet. Elle a réussi à garder ses contacts iraniens, et parvient aujourd’hui à informer le monde sur la situation de son pays avec presque autant d’efficacité que si elle était restée.

 Pour le journaliste et éditorialiste chinois, Chang Ping, également exilé en Allemagne, internet s’avère primordial. Après avoir titillé le pouvoir chinois sur la question taboue du Tibet, il a dû démissionner de son poste de redacteur en chef. D’abord réfugié à Hong Kong, Chang Ping décide de s’installer en Allemagne à la suite d’une invitation pour une conférence de la fondation allemande Henrich Böll. Malgré tout, le chinois ne se considère pas “en exil”. “Je n'aime pas trop mettre l'accent sur cette question d'exil. J’espère retourner un jour en Chine, assure-t-il. Je n'ai pas demandé l'asile politique en Allemagne. J'ai simplement un permis de séjour.” Sa femme et ses enfants l’ont suivi, Chang Ping ne serait “jamais parti sans eux”.

A distance, Chang Ping poursuit son combat. La Chine ne connaît pas la crise et offre encore beaucoup d’opportunités d’emplois. Grâce à ses 20 ans d’expériences dans les plus grands périodiques chinois et de ses nombreuses sources restée sur place, l’éditorialiste écrit pour des journaux hong kongais (le South China Morning Post et Apple Daily), taïwanais, pour la presse chinoise diffusée en Allemagne.

Chang Ping a simplement dû adapter les angles de traitement de ses sujets : “Bien sûr, je ne peux plus écrire directement sur les faits, donc j'écris surtout des analyses. Mais il m'arrive aussi de faire des interviews de personnes exilées, par exemple.”  En complément de revenu, Chang Ping se charge aussi de la relecture, de l'édition, etc.

Un jour, Chang Ping découvre que son compte Gmail a été piraté : ses mails étaient redirigés vers une adresse inconnue. Il relaie l’affaire sur Weibo, l’équivalent chinois de Twitter. Plusieurs de ses sources coupent alors les ponts avec lui. Ils ont peur que leurs messages soient espionnés. Peur d’être arrêtés pour avoir échangé avec lui. La deuxième fois que sa boîte mail a été piratée, Chang Ping n’a pas relayé l’affaire. La censure s’exile aussi.

 Exilé en Allemagne depuis 2011,  Chang Ping se compare au poète chinois Su Dongpo du XIe siècle, envoyé en exil sur l'île de Huizhou pendant trois ans. Comme lui, il dit bien vivre son exil et y avoir trouvé un nouvel élan d'inspiration (photo : Anthony Michel)

 

Chassé de prison

Ricardo Gonzalez Alfonso, journaliste cubain dissident, fait partie du “groupe des 75” journalistes emprisonnés lors de la vague de répression sans précédent dite du “Printemps noir” lancée en mars 2003 par le gouvernement cubain. Il a été condamné à 20 ans de prison pour avoir exercer son métier. En 2010, des mouvements civiques et des pressions diplomatiques de pays occidentaux contraignent le régime de Raùl Castro à négocier avec l’Eglise catholique et le ministère des Affaires Etrangères espagnol. Après sept ans et quatre mois de détention, Ricardo Gonzalez Alfonso est “chassé de prison” avec 50 de ses confrères, directement de la prison à l’aéroport. Direction : Madrid. Ses deux enfants et son ex-femme partent avec lui.

A Madrid, Ricardo Gonzalez Alfonso avoue avoir “joui d’un certain prestige et eu beaucoup plus de facilités” pour piger pour de très nombreux journaux prestigieux tels que The New York Times, le Miami Herald (Etats-Unis), Le Monde (France), El Periodico (Espagne) ou Politiken (Danemark). Mais depuis, il sombre peu à peu dans l’oubli et “se sent abandonné à son sort”. La crise espagnole avec ses 30% de chômage l’ont touché de plein fouet. Il n’a aucun travail fixe régulier et survit avec le RMI espagnol, 430 euros par mois, pour trois.

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Le non-choix du pays d'accueil

Le "règlement Dublin” contraint les réfugiés en Europe à déposer leur requête dans le pays de délivrance du visa ou, en cas d’entrée d’illégale, dans le premier pays traversé. Des pays comme l’Italie, la Grêce ou la Pologne ont ainsi la responsabilité de l’accueil de beaucoup d’exilés. Et, si la demande est rejetée dans un des pays de l’Union européenne, il devient impossible de demander l’asile dans un autre pays. Les attaches familiales ou professionnelles ne suffisent pas à renverser les règles strictes du règlement et les exceptions aux dispositions de Dublin sont très rares.

Shirin Wertime, chargée de mission à la Maison Des Journalistes, explique : “Souvent, la France n’est pas un choix. Je connais un journaliste qui voulait s’exiler au Danemark, mais comme il est entré en Europe par la France, il a été reconduit à Paris".

Au delà des divergences en matière d’accueil (certains pays européens n’accordent ni accès au séjour ni hébergement aux demandeurs d’asile), les chances d’obtenir le statut de réfugié peuvent grandement varier pour une nationalité donnée en fonction des pays. Ainsi, le Ciré (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers) note “qu’en 2008, un demandeur afghan avait 0% de chance d’obtenir une protection en Grêce. En Belgique, ses chances montaient à 14% et en Allemagne ses chances dépassaient les 40%."

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