Couvrir la guerre en Syrie : le dilemme des rédactions

 


Envoyés spéciaux ou freelance, les journalistes risquent tous leur vie en Syrie. Derrière, ce sont les rédactions que l'on fustige.

Accusés tour à tour d’envoyer leurs reporters au casse-pipe ou d’exploiter les pigistes, les médias nationaux se défendent, et reviennent sur leur mode de couverture du conflit. 

 

“Compte-tenu de ce qui est arrivé à Marie Colvin, nous avons décidé de ne plus demander à aucun journaliste de couvrir la guerre en Syrie. Ceci pour ne pas les encourager à prendre des risques inconsidérés”. En quelques mots, Graham Paterson, chef du service international du Sunday Times, a mis fin au travail des pigistes pour le journal britannique. Dans un article du magazine professionnel PressGazette, elle justifie la nouvelle politique du journal en arguant le danger que courent les journalistes. En Syrie, les indépendants sont au coeur du danger, et le Sunday Times a décidé de prendre le problème à bras-le-corps, peu après la mort d'une de ses journalistes.

En 2012, le Sunday Times disposait pourtant d’une correspondante permanente à Damas, Hala Jaber. “Nous avions nos propres reporters sur place, ce n’est donc pas que nous ne voulons pas couvrir le conflit. Nous savons que c’est important. Mais nous ne voulons plus d'effusion de sang”.

 

“Un refus du journalisme”

Choix héroïque pour certains, scandaleux pour d’autres. Ousmane Ndiaye, chef de la rubrique Afrique pour Courrier international et lui-même freelance au Mali, juge cette politique être le comble de l’hypocrisie. “Que l’on arrête de se mentir : la prolifération des freelance pour couvrir les conflits est la conséquence d’un refus des rédactions d’assumer leurs responsabilités”.

Pour lui, si comme d’autres rédactions, le Sunday Times a choisi de refuser les articles et photos de journalistes indépendants, c’est surtout pour ne pas avoir de sang sur les mains. “Si elles avaient le souci de la sécurité de leurs journalistes, les rédactions feraient tout pour les mettre dans de bonnes conditions”. Une manière de se dédouaner, mais aussi un choix économique. “Les rédactions économisent les coûts de matériel et d’assurance, et laissent les pigistes se débrouiller tout seuls”. En cause, la perte de pouvoir des services internationaux au sein des rédactions : l’actualité internationale n’est plus la priorité, les rédactions cherchent donc à diminuer les coûts. Certaines chaînes de télé iraient même jusqu’à demander aux pigistes de monter leur propre boîte de production sur place, pour ne pas avoir à payer d’assurance. “C’est une sorte de refus du journalisme. L’engagement devrait être plus important en terrain de conflit. En réalité, c’est tout l’inverse”.

 

 

Un homme prie face à un bus détruit, utilisé comme barricade à Alep (Photo : Ammar Abd Rabbo)

  

Le terrain avant tout

Envoyé spécial ou journaliste indépendant ? Certains médias n’ont pas voulu choisir. Sans se passer du travail de pigiste, quelques rédactions françaises privilégient encore le terrain et prennent le risque d’envoyer leurs propres équipes.

En 2012, Guillaume Aguerre s’est rendu trois fois en Syrie. Grand reporter pour TF1, il a eu la chance de partir avec une équipe, une assurance, et un réseau de combattants sur place. Alors que la majorité des médias occidentaux ne s’y risquent plus, TF1 refuse de céder. “Aujourd’hui, TF1 continue d’envoyer des équipes, mais seulement à Damas”, explique le reporter. Les envoyés spéciaux sont toujours sur le coup, et refusent de laisser le ‘sale boulot’ aux freelance. “Ce n’est pas la politique de la chaîne. Je trouverais scandaleux qu’une rédaction refuse d’envoyer sa propre équipe et décide de faire appel à des freelance. De toute façon, si ça venait à se produire chez nous, on s’y opposerait”.

 

L'enlèvement, risque n°1

Malgré une soif de terrain et une évidente volonté de faire appel à des journalistes chevronnés, les rédactions se heurtent depuis peu à certaines limites, celle de l’enlèvement en tête de liste. En un an, la situation a changé de manière radicale en Syrie. “La direction refuse que l’on y aille autrement que par la voie officielle ; pas à cause de la mort de certains journalistes, mais à cause des enlèvements”. Étant passés chez les rebelles, Guillaume et son équipe sont maintenant persona non grata côté régime. Et la direction préfère ne prendre aucun risque. “Pour avoir parcouru les routes syriennes dans tous les sens, je sais qu’il y a toutes les chances de tomber sur un groupe qui t’enlève”, avoue-t-il. Une seule équipe de TF1 est donc désormais autorisée à pénétrer le territoire.

À la rédaction du Monde, même combat : Natalie Nougayrède, la directrice du journal, n’imagine pas la couverture du conflit sans des reporters sur place. “On a le souci d’être le plus possible sur le terrain, c’est notre politique”. Mais pour la sécurité des journalistes du Monde qui entrent clandestinement en Syrie, impossible de savoir quand ni où partent les envoyés spéciaux.

 

 

Des civils à la frontière des deux parties de la ville d’Alep (Photo : Ammar Abd Rabbo)

 

Indispensables pigistes

Quand il s’agit de couvrir tout un pays, la question du recours aux pigistes ne se pose même plus. Avec toutes les conséquences que cela entraîne. Quand le photographe indépendant Olivier Voisin est mort en février 2013, de nombreux journalistes ont tenu l’Agence France Presse pour responsable. Patrick Baz, directeur photo de l’AFP pour l’Afrique et le Moyen-Orient, tient à mettre les choses au clair : “Comme Edouard [Elias], Olivier avait déjà travaillé pour l’AFP, mais il n’y était pas rattaché. Il n’avait aucun engagement”.

L’AFP reste la seule agence à avoir encore un bureau à Damas. Mais depuis quelques semaines, que l’on soit envoyé spécial ou freelance, plus personne ne va côté rebelle. “Je n’envoie personne en Syrie. Si des indépendants décident d’y aller, c’est leur responsabilité. Ils me proposent des photos, je dis oui ou non, mais ça ne nous engage à rien”.

Patrick Baz l’avoue : pour continuer à rapporter la guerre, les pigistes sont nécessaires. “Le conflit est essentiellement couvert par des Syriens, mais cela ne veut pas dire que l’on profite d’eux ou qu’ils ne sont pas compétents”. D’ailleurs, il s’occupe lui-même de former des jeunes Syriens à la photographie, et veille à la protection de ses pigistes : en plus de respecter les nouvelles procédures édictées par l’AFP, chaque freelance doit fournir une copie de son assurance Reporter Sans Frontières, être équipé d’un gilet pare-balle et d’un casque.

 

"Prendre des risques, c'est notre boulot"

Aujourd’hui au centre des débats, ce genre de pratiques ne datent pourtant pas d’hier. “On a toujours travaillé avec des pigistes, insiste Patrick Baz. Quand on envoie des staffs, on nous critique, quand on envoie des freelance, on nous critique... Il faut être conscient que prendre des risques, c’est aussi notre boulot”. Patrick Baz a d’ailleurs lui-même fait ses armes en photo sur les champs de bataille. “J’ai commencé en tant que pigiste au Liban. Si j’ai réussi, c’est parce que Jean, Jacques et Paul n’étaient plus là pour faire le boulot”.

Et quand Jean, Jacques, Paul ou les pigistes ne peuvent témoigner ? La dernière solution reste encore de compter sur les citoyens. France 24, par exemple, n’envoie plus d’équipe professionnelle sur le terrain. Mais pour continuer à couvrir le conflit, ils ont choisi de donner aussi la parole aux Syriens. “Sur notre site Internet, des observateurs, des citoyens syriens peuvent nous envoyer leur témoignage, leurs photos...”, explique Douglas Herbert, journaliste correspondant de France 24. “De toute façon, le conflit est tellement difficile à couvrir de manière objective. Ce sont plusieurs guerres, dans une même guerre”.

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Sophie Nivelle Cardinale, journaliste indépendante et lauréate du Prix Télévision des Correspondants de guerre à Bayeux : "Personne ne m'a obligé"

Combien de fois as-tu couvert la Syrie en tant qu’indépendante ?
Je me suis rendue plusieurs fois en Syrie depuis le début du conflit. L’été 2012, je suis restée près d’un mois et demi quand la plupart des journalistes avait quitté le pays. C’est là que j’ai tourné Au coeur de la bataille d’Alep, pour lequel on m'a attribué le Prix Bayeux cette année.
Tu risques ta vie sans garantie de parution, et n’es pas assurée par les rédactions. Est-ce un manque de responsabilité de leur part ?
Il n’y a pas que des grandes rédactions qui profitent de pauvres petits indépendants... De toute façon, les bombes ne font pas de distinction. Que l’on soit staff ou pas, on risque tous notre vie. J’y vais de mon plein gré, personne ne m’a jamais forcé. La véritable hypocrisie, c’est celle dont ont fait preuve certains journaux, qui sont allés jusqu’à demander aux photographes freelance de sortir d'abord de Syrie avant de leur acheter leurs photos.
Pour toi, la présence des freelance en temps de guerre est-elle indispensable ?
Souvent, ce sont les indépendants qui restent. A Syrte, en Libye, nous avons couvert la fin du conflit. Si nous n’avions pas été freelance, nous ne serions pas restés. Nous n'avons pas les mêmes moyens ni le même encadrement que les journalistes salariés mais nous avons la richesse et la liberté de l’indépendance.

 

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