Droit à l'information en Iran : entre espoir et désillusion

 

 

3 août 2013. Le guide suprême d'Iran approuve l'élection du nouveau président de la République islamique, Hassan Rohani. Le religieux modéré succède ainsi au très controversé Mahmoud Ahmadinejad, qui a fait de l'Iran une des premières prison au monde pour les journalistes.

Pour beaucoup d'Iraniens, le nouveau pouvoir ira dans le sens d'une liberté de la presse retrouvée dans le pays.

 

Comme son prédécesseur, Hassan Rohani a le sourire facile. Le mardi 24 septembre 2013, il est assis dans un studio à New York, face à la journaliste de CNN Christiane Amanpour. Il s’apprêtait à fêter dix jours plus tard, les deux premiers mois de sa présidence. "Mes efforts sont destinés à ce que mon peuple puisse avoir confortablement accès à l'information globale, comme il en a le droit", a-t-il déclaré au cours de l'entretien. Une déclaration forte venant du nouveau chef d’État d'un des pays où la censure sévit le plus au monde.

Revenons quatre ans auparavant. Le 13 juin 2009, Mahmoud Ahmadinejad se déclare grand vainqueur de l’élection présidentielle et se dit prêt à entamer son second mandat. C'était sans compter sur de nombreuses manifestations organisées dans les rues de Téhéran pour dénoncer ce que ses participants considéraient être une fraude électorale massive. Les partisans d'Ahmadinejad et ceux du candidat de l'opposition, Hossein Mousavi se font face pendant près de six mois, entraînant une répression violente et de nombreux morts.

Mais les violences ont lieu à l'abri des regards du monde. Car dès le début de l'insurrection, les journalistes internationaux sont écartés du pays par les autorités iraniennes. "Des bureaux d'agences de presse ont été fermés et des journalistes arrêtés, se souvient le dessinateur de presse Kianoush, présent au moment de la contestation.  Les reporters étrangers se sont quant à eux vus refuser des visas pour entrer en Iran".

C'est après les premières diffusions sur le web d'images et de vidéos prises par les manifestants que la censure a véritablement pris forme. "Avant ce mouvement, le gouvernement d'Ahmadinejad sous-estimait le pouvoir des smartphones et d'internet. Cela s'est retourné contre lui", explique Kianoush. "Quand il a pris la mesure du phénomène, les fournisseurs d'accès internet, quasiment tous affiliés au pouvoir, ont coupé le web". Sans oublier les forces de sécurité installées dans les rédactions encore ouvertes pour observer les journalistes au travail. "Tout ce qui ne leur plaisait pas était censuré", déclare Reza Moini, responsable de l'Iran pour Reporters sans Frontières.

Journalistes et blogueurs sont alors nombreux à s'exiler, quand ils ne sont pas arrêtés avant. "La répression envers les acteurs de l'information a été sans précédent, pire qu'après la révolution de 1979", continue Reza Moini. "Près de 300 journalistes et blogueurs ont été arrêtés et condamnés à des peines allant de 1 à 20 ans". Certains d'entre eux, comme le journaliste Ahmad Zeydabadi ont même été interdits d'écrire, à vie.

Le mouvement terminé, la cyber armée dirigée par les gardiens de la révolution est devenue plus importante. Composée des meilleurs informaticiens d'Iran, elle s'occupe de ficher les 25 200 000 internautes du pays et d'identifier ceux qui n'acceptent pas la censure. Quand elle ne bloque pas carrément l'accès au Net. "Quand le contournement des blocages est devenu facile, l'autre moyen utilisé par la cyber armée a été le ralentissement de la borne passante", déclare Maxime Pinard, directeur du site Cyberstrategia. Ainsi, comme le constate RSF, la vitesse de la borne passante est alors devenue un indicateur de la situation politique et du degré de surveillance par les autorités iraniennes.

Mais au quotidien, les Iraniens n'ont pas peur de critiquer vertement le gouvernement. Blogueuse exilée en Allemagne depuis 2007, Farnaz Seifi a quitté son pays lors du premier mandat d'Ahmadinejad. "Les Iraniens ne se sont jamais tus, explique-t-elle. Dans les cafés, les commerces, tout le monde a toujours critiqué l'ancien président. Le véritable tabou, ce n'était pas lui, mais le guide suprême, l'ayatollah Ali Khomenei".

 

Un compte Twitter symbole d'un nouveau style

Peu de chance a priori pour que le nouveau président Hassan Rohani change cette donne. Religieux modéré, il a été élu sur ses promesses de faire lever les sanctions économiques du pays, mais aussi sur des déclarations laissant espérer davantage de libertés sociales et un renforcement du droit à l'information. Quelques jours après son entretien pour CNN, Hassan Rohani a eu une conversation téléphonique historique avec le président américain, Barack Obama. Hassan Rohani s'est alors empressé de relayer l'information via le compte Twitter qu'il a ouvert peu après sa prise de fonction. Mais la population iranienne et les journalistes n'ont eux toujours pas officiellement accès aux réseaux sociaux. Paradoxe que Jack Dorsey, le fondateur de Twitter, n'a pas manqué de souligner au nouveau président.

 

Le 1er octobre 2013, le fondateur de Twitter Jack Dorsey a interpellé Hassan Rohani sur l'interdiction du peuple iranien à avoir accès à son site de micro-blogging.

Traduction:

Jack Dorsey: - Bonsoir, M. Le Président. Est-ce que les citoyens d'Iran ont la possibilité de lire vos tweets ?

Hassan Rohani: - Bonsoir, @Jack, comme je l'ai dit à @camanpour (Christiane Amanpour, journaliste à CNN, NDLR.), mes efforts sont destinés à ce que mon peuple puisse avoir confortablement accès à l'information globale, comme il en a le droit.

Jack Dorsey: - Merci. Faîtes nous savoir comment nous pouvons vous aider à mettre cela en oeuvre.

 

"Avec Twitter, Hassan Rohani ne fait pas les choses n'importe comment, explique Maxime Pinard, directeur de Cyberstrategia. Il a une équipe de communicants solide derrière lui et surtout, il tweet en anglais : ses messages sont donc avant tout destinés à se racheter une image auprès de la communauté internationale".

Pour la blogueuse Farnaz Seifi, cette ouverture reste un bon signe : "même si cela n'est fait que pour amadouer les étrangers, cela commence à avoir des répercussions positives sur le peuple iranien". La preuve en serait la libération en grande pompe en septembre dernier de plusieurs journalistes emprisonnés pendant le contestation de juin 2009. Le début d'un printemps perse ? Pas si sûr.

Depuis le début du mois d'octobre 2013, les médias sont réduits au silence et se voient refuser le traitement médiatique de protestions dans la province d'Homozgan, au Sud de l'Iran.

"À RSF, nous essayons de mettre la lumière sur ce qui ce passe dans cette province, où les médias iraniens et internationaux ne relaient pas l'information, par peur de représailles, explique Reza Moini, responsable du bureau iranien. La décision d'Hassan Rohani de séparer cette province a conduit a des manifestations puis à des arrestations de citoyens et de journalistes".

Difficile donc de cerner les réelles motivations d'Hassan Rohani en matière de liberté de la presse.

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