10 conseils pour pratiquer le journalisme au Mexique

Manifestation à Xapala après la mort de Regina Martinez, journaliste mexicaine (photo : Demotix - CC)
Au Mexique, où les cartels de drogue ont acquis un pouvoir gigantesque, enquêter sur le sujet du crime organisé peut conduire à la mort.
Correspondante à Paris pour le journal d’investigation mexicain Proceso, Anne-Marie Mergier est venue livrer son témoignage aux Tribunes de la Presse.

Le Mexique, une démocratie. Du moins, formellement. Chaque jour, la liberté de la presse y est mise à rude épreuve. 87 journalistes y ont été assassinés ces 12 dernières années. En cause, les cartels de la drogue, "soucieux de faire taire les journalistes et blogueurs informant des activités du crime organisé et des violences qui y sont liées", note Reporters sans Frontières sur son site Internet.

Malgré ce climat de peur, certains journaux tiennent à exercer leur activité de manière indépendante, en résistant aux tentatives de censure. C’est le cas de Proceso , un hebdomadaire crée en 1976, et qui occupe une position singulière dans le paysage médiatique mexicain. N’appartenant à aucun groupe financier, ce magazine travaille en totale liberté et réussit à vivre uniquement par la vente de ses numéros (environ 100 000 exemplaires). Avec La Jornada et Reforma , c’est aussi l’un des rares journaux mexicains qui publie des enquêtes poussées sur les cartels et leurs complices, qui sont parvenus à s’infiltrer jusqu’à l’appareil de l’Etat. Proceso est le seul à proposer une rubrique "narcotrafico" chaque semaine dans ses colonnes.

Mais s’acharner à travailler sur ce thème exige intelligence, prudence et acrobatie, et questionne parfois quelques règles déontologiques fondamentales. A travers le témoignage d’Anne-Marie Mergier, journaliste à Proceso depuis 1976, La Fabrique de l’Info vous propose les 10 commandements du journalisme d’investigation au pays des narcotrafiquants.

 

1) Cultiver son réseau

Profiter des querelles internes dans l'appareil de l'Etat est une astuce très prisée des journalistes de Proceso. "Au sein de l’État, de l’Armée, de la police ou de la douane, les sources sont nombreuses parce qu’elles ont des intérêts à viser quelqu’un. Il y aussi des gens honnêtes, ils peuvent donner des infos parce qu’ils sont tout simplement écœurés par la corruption qui les entoure". Mais les mafias et les pouvoirs publics ont aussi leurs réseaux d'indicateurs, qui sont parfois les mêmes que ceux utilisés par les journalistes. "Ils peuvent parfois donner de faux tuyaux, à nous de toujours vérifier les informations."

 

2) Travailler main dans la main avec journalistes locaux

Ne pas hésiter à faire appel aux journalistes de la presse locale, qui sont une véritable mine d'informations. Car lorsque ces derniers sont contraints de s'autocensurer par peur des représailles, ils peuvent faire remonter leurs infos comme c'est le cas à Proceso. "Ils ont de très bons réseaux de petites associations, de familles de victimes, de survivants… des lanceurs d’alerte qui nous permettent souvent d’obtenir des informations parcellaires mais indispensables. Quand on compile les témoignages, on est capable de retracer les mouvements des cartels d’un État à un autre."

 

3) Adopter la culture de l'anonymat

Avec 100 000 morts causés directement ou indirectement par le crime organisé, il convient toujours de réfléchir aux conséquences d'un témoignage dans les médias. Proceso modifie toujours les noms et les histoires personnelles afin que ses informateurs ne soient pas menacés. 

 

Anne Marie Mergier, correspondante de Proceso à Paris (photo : Elise Henry)

4) Garantir son indépendance

Pour garantir son indépendance éditoriale, Proceso a fait le choix de vivre uniquement des ventes de ses magazines. "Au début, le gouvernement achetait de l’espace publicitaire dans notre journal. Mais voyant qu’on ne baissait pas le ton, en 1982, le président de l’époque Jose Lopez Portillo a eu cette phrase célèbre :"No pago para que me peguen" (Je ne paye pas pour qu’ils me frappent). Depuis, le magazine a peu d'argent mais est 100 % indépendant."

 En 2012, l’ancien président Felipe Calderon , a incité les médias mexicains à signer une charte d' "autorégulation". Selon lui, parler des exactions des cartels, c’est faire de la publicité aux narcotrafiquants et contribue à plomber le moral des mexicains. "Une logique perverse" aux yeux du journal qui a refusé de signer la charte contrairement aux deux puissants médias télévisés TV Azteca et Televisa.

 

5) Vivre modestement

Alors certes, sans aucune publicité ni subventions, il faut parfois se serrer la ceinture. Mais Proceso s'en sort malgré tout. Financièrement, le journal parvient à survivre en obligeant ses 50 journalistes à adopter un train de vie modeste. "En reportage, alors que mes confrères américains roulent en taxi, j’ai l’habitude de prendre le bus. Au final ça se transforme en atout, puisqu'on est en permanence auprès des gens dont on parle".

 

6) Choquer et faire réagir

Depuis sa création, l’hebdomadaire n’hésite pas à publier des photos qui peuvent paraître choquantes pour mettre en valeur ses enquêtes. Ainsi, il peut arriver de voir dans les pages "violencia" et "narcotrafico" du journal des photos de corps en morceaux, de visages troués par balles ou, plus rares, de pénis sectionnés. Le but ? Pousser les pouvoirs publics à réagir.

Cette ligne éditoriale fait pourtant débat au sein de la rédaction. "La moitié d’entre nous demandent d’éviter ce genre de publication par respect des familles de victimes. Mais le directeur actuel est clair, ce n’est pas le journal qui est violent mais les cartels. Pour lui, notre devoir est de montrer toutes leurs cruautés."

83 journalistes ont trouvé la mort au Mexique entre 2000 et 2012 (photo : Flickr - CC)

 

7) Gérer sa peur

Cible potentielle des cartels et leurs alliés politiques, le journal modifie ses pratiques d'investigations au grès des menaces. Depuis un an, certains articles ne sont pas signés par leur auteurs.

Le 28 avril 2012, Regina Martinez, la correspondante du journal dans l’Etat de Veracruz, est retrouvée chez elle, assassinée et défigurée à coup de poings américains. C’est la première fois que l’on s’attaquait à un reporter d’envergure nationale. "On se croyait intouchable, on s’est tous trompés" raconte Anne-Marie Mergier.

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Désormais, lorsqu'ils se sentent menacés, les correspondants du journal stoppent leurs enquêtes et transmettent toutes leurs informations aux journalistes basés à Mexico. Ceux-ci, moins exposés, prendront le relais.

 

8) Savoir se protéger

Convaincus d’être mis sur écoute, les journalistes de Proceso n’hésitent pas à téléphoner régulièrement à des contacts influents pour dissuader les cartels de s’en prendre à eux. En reportage à Xalapa, capitale de l’Etat de Veracruz, pour dresser le portrait de Regina Fernandez, Anne-Marie Mergier se protégeait ainsi en conversant chaque jour avec le Consul de France.

 

9) Jouer de son influence

Quand les intimidations, les menaces de morts et les assassinats deviennent presque monnaie courante, la tentation de l’autocensure est forte. "Après l’assassinat de l’un de leur journaliste, les patrons de presse de province font profil bas par survie. A Proceso, lorsque Regina Martinez a été assassinée, on a refusé de baisser la tête et on immédiatement exigé une enquête. On a une dimension internationale, notre patron Julio Scherer Garcia est le journaliste le plus célèbre du pays, on doit être capable de faire pression sur les autorités quand il le faut."

 

10) Garder la foi

Enfin, que serait le journalisme investigation sans l'envie de changer les choses qui ne vont pas. La foi en le peuple mexicain obligent ses reporters à poursuivre leur investigation. "On ne sera jamais plus forts que les narcos. Le but n’est pas les vaincre mais de raconter le plus possible ce qu’ils font. Car au Mexique, l’information circulera toujours : il y a toujours un ami, un cousin pour raconter ce qu’il a lu ou vu, la transmission orale est toujours bien ancrée dans la culture. On arrivera jamais à transformer le Mexique en Corée du Nord".

 

Voir aussi

- Les différents rapports de Reporters Sans Frontières sur le Mexique
- Le témoignage de Jorge Carrasco , le journaliste de Proceso qui s'est retrouvé menacé de mort après avoir enquêté sur l'assassinat de sa collègue Regina Martinez. Il a témoigné sur France Culture lors de son exil durant un mois en France

 

 

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