Mediapart : l’indépendance à tout prix

 

 

Fabrice Arfi s'est posé en défenseur du modèle Mediapart (Crédit : Damien Renoulet)
Bettencourt, Karachi, Cahuzac … Trois grandes affaires d’Etat qui ont fait de Mediapart un site de référence dans l’enquête et l’investigation. Un succès qui s’explique par la combinaison d’un modèle économique et éditorial audacieux. Decryptage avec Fabrice Arfi.

 

"Il faut sortir de cette logique de flux qui crée une amnésie médiatique". Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart depuis 2008 et à l'origine des révélations de l'affaire Cahuzac dresse un constat sans équivoque sur sa profession. Comme Arrêts sur Images ou encore XXI, Mediapart marque le retour d'un journalisme au long cours, "qui prend le temps de travailler", à l'inverse du buzz, de l'info-spectacle.

Contre les annonceurs

Fabrice Arfi, c’est d’abord une gouaille. La barbe saillante, l’esprit taillé à vif, le verbe facile, il distille la recette qui fait la renommée du site. Mais au fond, existe-t-il une recette sauce Mediapart ? "Non, balaye-t-il d’un revers de main. On fait du journalisme, on relaye l'information."

Pourtant, Mediapart se distingue dans la sphère des pure-players. L'adéquation d'un modèle économique tout payant et d'un contenu éditorial spécifique en font un véritable objet journalistique. La pierre angulaire du système Médiapart ? Une indépendance éditoriale garantie par le refus de toute publicité : "La gratuité, c'est un leurre, souligne Fabrice Arfi. Le lecteur doit comprendre que l'information a un coût et notre indépendance a donc un prix. Nous répondons aux attentes de nos lecteurs et non à celles des puissances économiques".

Par un discours rôdé, l’homme s'attaque avec véhémence aux propriétaires des grands titres nationaux : fabricants d'armes, de téléphonie, pros du BTP… "Aujourd'hui, les médias français sont aux mains de groupes industriels dont le cœur d'activité n'est pas la fabrique de l'information. Le chiffre d’affaires de ces gens dépend en partie d’une bonne relation avec l’Etat. Comment voulez-vous que les journalistes traitent de sujets où leurs actionnaires sont en cause directement ?" s'interroge-t-il. Qu'on se rassure, à Mediapart, le dogme, c'est encore et toujours l'indépendance. Et ce pari, jugé risqué au départ, fonctionne. Les chiffres le confirment : des abonnement en hausse (près de 80 000 aujourd'hui, 65 000 avant l'affaire Cahuzac), et un site à l'équilibre financier depuis 2010 (700 000€ de bénéfices en 2012). Dans le secteur de la presse, beaucoup aimerait en dire autant.

"Course au scoop ? Et alors ?"

Avec ces affaires d’Etat qui jalonnent son histoire encore jeune et qui ont boosté ses abonnements, il est aisé d'envisager que le scoop se transforme en argument marketing de choix pour l'équipe rédactionnelle. "Mediapart fait une course aux scoops. Il faut bien alimenter la machine. Cela pousse à une certaine précipitation", estime Nicolas Beau, fondateur et ancien directeur de Bakchich. Scoop, un mot qui semble hérisser Fabrice Arfi : "Scoop, cela ne veut rien dire. La nature même du journalisme c’est de révéler des informations méconnues et qui ont du sens. Appelez ça comme vous voulez", rétorque-t-il. 

Nicolas Beau a aussi un regard critique sur la judiciarisation des enquêtes. "Les journalistes d’investigation sont trop collés aux procédures", estime-t-il. Une remarque approuvée par Magnus Falkehed, correspondant en France du quotidien suédois Dagens Nyheter : "C’est quelque chose de très français. Ici, on se repose beaucoup sur le travail des juges. C’est très dommageable." Peu importe cette proximité, Fabrice Arfi se place au-dessus de la mêlée. Sortir des informations que le lecteur ignore, afin qu'il s'enrichisse, qu'il puisse ouvrir un débat et réfléchir. C'est sa conception du métier de journaliste : informer et sensibiliser l'opinion publique à ce qu'il nomme "un combat consensuel. Sinon on se contente du Journal Officiel ou de la Gazette municipale..." Fabrice Arfi descend également en flamme les discours officiels, policés et la communication, "cet ennemi du journalisme". Il n'hésitera pas à souligner, sourire en coin, le paradoxe de voir se côtoyer étudiants en communication avec des étudiants en journalisme.

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"Considéré comme un danger pour le journalisme"
Par sa liberté de ton, Mediapart peut se permettre d'aller là où les autres n'osent pas s’aventurer. En 2010, au moment où les enregistrements du majordome de Liliane Bettencourt tombent entre les mains des médias, seul Mediapart décide de les publier. Au risque de se faire condamner par la justice : le site a dû retirer 70 articles relatifs à l'affaire, "une première dans l'histoire du journalisme", précise Fabrice Arfi. Une posture qui ne plaît pas à tout le monde.
Début 2013, les révélations du compte suisse de l'ex ministre du budget Jérôme Cahuzac sortent sur Mediapart. Immédiatement, le site essuie un vent de critiques. Médias et autres journalistes veulent connaître ses sources tout en obtenant des preuves. « J’ai été considéré comme un danger pour le journalisme. Pendant quatre mois, j’ai fait la tournée des plateaux TV. J’étais celui qui accuse sans preuves », se rappelle le journaliste. Ce qui l'a le plus dérangé autour de ce battage médiatique ? La réaction de ses confrères. On garde notamment en mémoire les échanges d’amabilités, par média interposé, avec Jean-Michel Apathie. Mi-décembre 2012, ce dernier avait vertement tancé Mediapart, l’accusant de « barbarie et de totalitarisme". Avant son mea culpa quelques mois plus tard : "Il faut rendre cet hommage à Mediapart d’avoir fait triompher la vérité sur le mensonge."
A son tour, Fabrice Arfi fait la critique de ses confrères. Son principal grief ? La tendance qu’ils ont à se contenter de la parole des politiques, sans enquêter. "Dans l'affaire Cahuzac, ils ont pratiqué un journalisme qui cherche sa légitimité dans les yeux de ceux qui ont déjà la puissance et les moyens de faire pression." Il peut comprendre leur prudence, en aucun cas leurs reproches infondés. "Nous avions les sources et les preuves ! Malgré cela, une partie de la profession nous accusait d’être procureurs, alors qu'ils se transformaient eux-mêmes en jurés du tribunal de l’opinion. Quand on fait notre métier correctement, on nous targue soit de faire de la politique, soit d'être moralisateurs."  {soundcloud}https://soundcloud.com/la-fabrique-de-linfo/certains-journalismes-sont{/soundcloud}

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